
« THE ISLAND » VS PROCRASTINATION
Mike Lowrey et Marcus Burnett dans Bad Boys 1 et 2.
Stanley Goodspeed et John Mason dans The Rock.
Harry Stamper et A. J. (et plus globalement le groupe de la station de forage) dans Armageddon.
Rafe McCawley et Danny Walker dans Pearl Harbor.
Tous ces duos sont une ode à la masculinité. Ils mettent en avant une bromance sur le point de naitre ou déjà bien installé, mais que rien ne semble pouvoir briser malgré les épreuves. Celles-ci sont imposées par Michael Bay qui a réalisé chacun de ces films avec son compère Jerry Bruckheimer à la production. Cette amitié virile transparait donc à travers leur collaboration. Du moins, jusqu’à The Island.

Premier film sans Jerry Bruckheimer en tant que producteur. Premier film à mettre en scène un duo mixte à l’écran pour son réalisateur. Et enfin, première incursion dans la science-fiction pour Michael Bay. Pour aller plus loin, on pourrait même dire qu’il s’agit de son premier échec au box-office après avoir enchainé les succès depuis le début de sa carrière. Ce blockbuster est donc un tournant dans sa filmographie, en plus d’en proposer un niveau de lecture bien plus profond qu’on ne pourrait le penser.
Pour appréhender cette mise en abime, il convient de revenir sur la nature même du film et donc de le spoiler. Chose qu’avait déjà faite le trailer de l’époque en révélant un rebondissement majeur du film. Écrit par Caspian Tredwell-Owen, avant d’être révisé par les compères Alex Kurtzman et Roberto Orci, The Island prend place dans un futur où une contagion a ravagé la majorité de l’humanité. Lorsque l’histoire débute, les survivants s’organisent déjà autour d’une colonie régie par une poignée de dirigeants et une milice à leur solde. Le docteur Merrick, incarné par Sean Bean, se fait alors l’intermédiaire de cette instance supérieure auprès de ses patients.

Parmi eux, Lincoln Six-Écho remet de plus en plus en question les règles qui régissent ce centre. Un lieu aux allures de prison, puisqu’il ne peut se rendre à l’extérieur sous peine d’être contaminé. Toutes ces précautions sont donc pour son propre bien, mais cela ne l’empêche pas de ruser pour s’aventurer dans les coulisses de cette infrastructure. Là-bas, Mac, un technicien de maintenance, lui tiendra le même discours sur sa condition de privilégié, en comparaison à sa situation d’ouvrier, mais sans grande conviction.
Ce statut d’être exceptionnel, comme se plait à lui rappeler chaque personne a qui il fait part de ses soupçons, est notamment symbolisé par la loterie. Un jeu où il est inscrit d’office et dont le tirage au sort lui permettrait d’aller sur l’ile, dernier paradis terrestre encore viable. Cette promesse du grand air dans un paysage idyllique s’accompagne du privilège de repeupler une nouvelle humanité sur place. Une chose que Lincoln aimerait pouvoir faire avec Jordan Deux-Delta, avec qui il est de plus en plus proche.

Mais ses espoirs sont vite balayés lorsque Jordan est sélectionnée pour aller sur l’ile tandis qu’il devra attendre son tour. Et qui peut-être ne viendra jamais. Pousser par la curiosité, Lincoln suit son intuition, qui se manifeste par un papillon volant dans les coursives et qui le mène jusqu’à une sorte de laboratoire. Sur place, il découvre que les gagnants de la loterie ne sont pas envoyés sur l’ile comme le scandent les écrans géants, mais tués pour s’approprier leur ressource.

Cette découverte majeure va mettre un terme à ses doutes et va entrainer une évasion de ce complexe en compagnie de Jordan Deux-Delta. Tous deux vont alors apprendre que le monde extérieur n’a subi aucune contamination, mise à part celle de la folie des hommes qui consiste à détériorer son environnement. Dans cette société de consommation, Lincoln et Jordan vont vite comprendre qu’ils ne sont que des pièces de rechange à destination de leur sponsor.
Ces derniers leur ressemblent en tout point et pour cause, ils sont les originaux sur qui sont basés les deux fugitifs. Poursuivis par des mercenaires afin d’étouffer l’affaire, au sens littéral, ils vont se mettre à la recherche de leur double pour faire éclater la vérité. En effet, si le fait de rallonger son existence en prélevant des organes sur des copies de soi-même n’a rien d’illégal dans ce futur, le respect de la vie reste une préoccupation majeure.

C’est pour cette raison que ce marché lucratif a toujours prétendu que les clones étaient maintenu dans un état végétatif, sans sentiment ni douleur, et même sans forme humaine. Ce qui est loin d’être le cas lorsque deux sujets se baladent dans la nature et à la vue de tous. Ces libertés avec les questions éthiques ont dû être prises afin de maintenir en vie les clones plutôt que de les voir dépérir. C’est dans ce but qu’une conscience leur a été donnée et que l’histoire de la contamination leur a permis d’acquérir l’instinct de survie.
Une qualité que Lincoln et Jordan vont mettre à bon escient dans leur quête de vérité. S’en suivra une série de courses-poursuites, comme seul Michael Bay en a le secret, jusqu’au double de Lincoln, un certain Tom. Même s’ils partagent les mêmes caractéristiques génétiques, leur personnalité diffère par le fait de ne pas avoir eu le même vécu. Six-Echo est vu comme un donneur d’organes compatible tandis que Tom est le patient en attente d’une greffe. Néanmoins, ce rôle est loin de convenir au clone qui va tout faire pour gagner son indépendance.

On peut y voir une volonté similaire de la part de Michael Bay en signant la fin de son partenariat avec Jerry Bruckheimer. En effet, la relation entre un producteur et son réalisateur n’est pas si différente. Il y a ce même rapport conflictuel à vouloir exister au-delà de celui qui finance. Une chose que le cinéaste a pu faire en se faisant un nom dans le milieu. Désormais garant de son propre succès, le metteur en scène à arrêter de réaliser à la chaine des clones de ses propres films d’action.
Cette émancipation commence avec un script bien plus intelligent que ceux qu’il a pu porter à l’écran jusqu’à présent. Même si la scène d’introduction spoile le twist en incitant le spectateur à se poser des questions, plutôt que de le mettre dans un climat de confiance pour mieux le surprendre. Mais la rupture se fera surtout par le tandem qui n’est plus exclusivement masculin, comme cela pouvait être le cas sous la houlette de Bruckheimer. Une chose qu’il gardera sur la trilogie Transformers en associant Shia Labeouf avec Megan Fox, puis Rosie Huntington-Whiteley.

Pour The Island, l’alchimie entre les deux acteurs fonctionne plutôt bien. Pour Ewan McGregor, c’est même le prolongement logique de son travail sur la prélogie Star Wars en jouant un double rôle. L’un du côté clair de la force, et l’autre du côté obscur. Mais plus que tout, après avoir combattu auprès des clones de la république avant qu’il ne se retourne contre lui, il en est désormais un à part entière. De plus, sa passion pour les motos transparait dans son personnage qui en chevauche un modèle futuriste, ainsi qu’un autre plus conventionnel par l’intermédiaire de son double.
Ces similitudes entre la réalité et la fiction s’étendent même jusqu’à la production du long-métrage. Non content de traiter de la thématique du clonage, The Island se permet d’être lui-même le clone d’un autre film. Dans l’industrie du cinéma, on parle plus volontiers de plagiat, plus précisément celui de The Horror Clonus. Mais les deux parties vont vite trouver un accord financier loin d’être si différent de ce que l’on peut voir dans les films où des corporations étouffent une affaire à l’aide de millions de dollars.

Une chance que le studio derrière Matrix ne soit pas monté aussi au créneau pour réclamer des dommages et intérêts. Il y avait là aussi de quoi établir toute une liste de points de concordance entre les deux oeuvres. La réalité est un mensonge, il existe des alter ego dans l’autre monde, les humains sont cultivés, à défaut d’être cultivés… Lost n’est pas loin non plus avec cette ile qui est une métaphore du paradis. Comme dans la série où Hugo Reyes gagne à la loterie, c’est ce même système qui assure l’entrée des clones au prix tant convoité.
En attendant leur tour, les autres participants restent confinés dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler celle du village dans Le prisonnier. À ce titre, le docteur Merrick fait office de Numéro 2 en tant que méchant qui se croit au-dessus des lois, et atteint du syndrome de dieu. Bien d’autres références pourraient être citées tant The Island puise son inspiration dans les plus grandes oeuvres de la science-fiction. Mais rien ne ressemble plus à un film de Michael Bay qu’un autre film de Michael Bay.

Tout son cinéma se retrouve ainsi condensé dans cette bobine, au point de former un tout cohérent. Ainsi, l’apocalypse qui menace dans Armaggedon est ce qui alimente le mensonge des clones pour les garder en captivité. L’ile, qui suscite tant d’espoir chez eux, peut également être assimilée au rocher, le surnom d’Alcatraz dans The Rock. Une fois évadés, les mercenaires qui sont à leur poursuite sont ceux que l’on retrouve dans Bad Boys 2.
Reste Pearl Harbor, que l’on pourrait éventuellement situer après les événements de The Island, comme une guerre éclatant entre les deux parties. Ce film est donc une sorte de synthèse de sa collaboration avec Jerry Bruckheimer, tout en amorçant un virage vers la suite de sa carrière avec Steven Spielberg. Sa réalisation y gagne en clarté, il prend plus de temps pour exposer ses enjeux, et l’enchainement des plans se fait plus fluide, moins épileptique.

Le cinéaste récupère également pas mal de plans qui ont fait sa marque de fabrique, et continue d’explorer ce qu’il avait mis en place sur son précédent effort. Notamment une volonté de s’approcher au plus près de l’action, parfois à un niveau microscopique. Une technique qui nécessite l’utilisation d’effet numérique, sans pour autant céder à ce format. En effet, Michael Bay est un fervent défenseur de la pellicule, une particularité qui a dû jouer dans son rapprochement avec Spielberg, lui aussi adepte de la vieille école.
Mais cette opposition au numérique s’inscrit surtout dans le discours du film, dans son combat entre l’être humain et le clonage. Et qu’est-ce que le numérique si ce n’est une pale copie de la pellicule. Ce grain si particulier, il l’utilise pour retranscrire la performance des acteurs qu’ils dirigent. Il fait d’ailleurs de nouveau appel à Steve Buscemi et Michael Clark Duncan après Armaggedon. Djimon Hounsou fait quant à lui partie des nouveaux venus, même si c’est un ami de longue date de Michael Bay.

Il dirige tout ce petit monde avec une énergie communicative à l’écran, mais manque de subtilité concernant certains aspects. Je pense notamment au changement d’identité qui intervient dans le dernier tiers et qui aurait mérité plus de suspense. Un cinéaste de la trempe de John Woo aurait pu s’épanouir dans cette thématique du faux semblant comme il l’avait fait auparavant dans Volte-face et Mission Impossible 2. En plus d’exceller dans l’art des gunfights pour l’avoir popularisé en Amérique.
Moins dans la chorégraphie et plus bourrin, Michael Bay reste tout de même un choix plus que cohérent dans le sens où cette histoire de clones se place de leur point de vue. Ils sont comme des enfants dans des corps d’adulte, et c’est ce qu’est le cinéaste. À l’image de son héros, Lincoln Six-Écho, il a retrouvé son sponsor pour mieux s’en émanciper. L’influence de Jerry Bruckheimer reste donc tout de même palpable. Ce sont les deux faces d’une même pièce et à eux deux, ils ont généré pas mal d’argent au Box Office.

Producteur oblige, c’est surtout dans les chiffres que l’absence de Bruckheimer se faire ressentir. Le succès est loin d’être au rendez-vous lorsque The Island sort en 2005. Il n’empêche qu’avec du recul, ce film marque un avant et un après dans la filmographie de Michael Bay. Peut-être le plus sous-estimé de ce faiseur de blockbuster et qu’il convient de revoir à la hausse. Un mariage entre le spectaculaire et un script bien plus ingénieux que tous ses autres films réunis.
Mais s’il y a bien une chose que le réalisateur a retenue de sa collaboration avec son frère d’armes qu’est Jerry Bruckheimer, c’est bien sa manière de concevoir l’industrie hollywoodienne. Selon lui, le producteur considère être dans le domaine du transport. Il transporte le public d’un endroit à un autre. Une belle manière de formuler ce que l’on peut ressentir dans une salle obscure. Cette philosophie, Michael Bay l’a faite sienne en ponctuant chaque voyage de courses-poursuites toujours plus impressionnantes.
« THE ISLAND » WINS!
