
« PRESIDENT LEX LUTHOR » VS PROCRASTINATION
Le premier tour on vote pour, le second on vote contre.
Le premier tour on vote avec le coeur, le second on vote avec le cerveau.
Pourtant, ceux en qui l’on place nos espoirs, que ce soit par conviction ou pour faire barrage, en sont bien souvent dépourvus, de cerveau. Et de coeur aussi. La politique corrompt les personnes qui s’y engagent et font de chaque discours des tissus de mensonges. Bien souvent, les artistes font preuve de créativité pour illustrer leur opinion à travers leurs oeuvres, perpétuant ainsi le cycle qui veut que la vie inspire l’art et l’art inspire la vie.
De ce cercle vertueux, ou vicieux selon de quel point de vue on se place, il est souvent difficile de voir se réaliser certains événements improbables. Ainsi, au début des années 2000, voir un milliardaire élu à la tête des États-Unis était de la pure fiction… Jusqu’à ce que Trump arrive au pouvoir en 2017 jusqu’en 2021. Mais contrairement aux pages des comics, la réalité n’a pas pu compter sur un Superman en guise d’opposition. Et le monde en aurait bien eu besoin au regard des événements qui ont suivi.
Les équipes éditoriales de DC Comics ont donc été plutôt inspirées en faisant de Lex Luthor le président de leur Amérique fictive. De sa course à la présidence jusqu’à l’accession au poste en question, ce recueil est d’autant plus pertinent à notre époque. Même si l’histoire de la némésis de l’homme d’acier ne plaide pas en sa faveur, la réalité dans laquelle nous vivons a déjà démontré à de multiples reprises que même le pire être humain peut avoir un semblant de légitimé pour s’engager en politique.

Après tout, DC Comics avait déjà fait du Joker l’ambassadeur d’Iran dans Un deuil dans la famille. Un event lors duquel il avait été demandé aux lecteurs de voter pour la survie de Jason Todd, le deuxième Robin. Il aurait d’ailleurs été intéressant d’en faire de même pour l’élection de Luthor afin de laisser l’avenir du DC Universe entre les mains de son lectorat. Quoi qu’il en soit, une fois ce cap franchi, rien ne s’opposer donc à ce que le riche homme d’affaires ait pour objectif de siéger à la maison blanche.
Son ascension au pouvoir est relatée dans les pages du comics Superman bien sûr, mais aussi Secret Files, Action comics ou encore The man of steel. Que des titres centrés sur l’homme d’acier, mais cela n’empêchera pas le lecteur de croiser des personnages bien connus de l’univers DC comme Aquaman, Bizarro, Batman, Martian Manhunter, Talia Al Ghul, Green Lantern, ou gravitant autour de Clark Kent à l’instar de Jimmy Olsen et Lois Lane. Beaucoup d’autres viendront prendre part à ce bouleversement.
Tous ces intervenants font que cet ouvrage implique d’avoir une certaine connaissance de l’univers DC afin de comprendre certaines allusions qui pourront sembler obscures pour les néophytes attirés par un titre plein de promesses. Un peu comme un programme électoral d’ailleurs: des promesses, des promesses, des promesses… Et donc des déceptions? Oui, il y en a quelques-unes. Recueil oblige, le style graphique change d’un numéro à un autre et cela peut vite devenir indigeste.

On a de l’épique, du cartoon… Au total, presque une vingtaine de dessinateurs se succèdent pour marquer de leur empreinte cette page de l’histoire de l’éditeur aux deux initiales: Ed McGuinness, Duncan Rouleau, Paco Medina, Doug Mahnke, Dale Eaglesham, Carlo Barberi, Tony Harris, Matthew Clark, Dwayne Turner, Mike Miller, Todd Nauck, Mike Wieringo, Paul Pelletier, Humberto Ramos, Rob Liefeld, Art Adams, Ian Churchill, Joe Madureira et Kano. Du beau monde pris séparément et sur un run entier, là leurs styles sont beaucoup trop différents pour s’accorder le temps de la lecture.
D’autant plus que les chapitres sont plutôt courts ce qui accentue un peu plus cette sensation de déséquilibre graphique. La partie visuelle dessert donc un peu l’ensemble, mais vu le regroupement de comics épars, entre 2000 et 2003, il était logique d’arriver à un tel résultat bancal. Les histoires ne viendront pas forcément redresser la barre. En effet, voir Luthor en course pour la présidence est une chose, mais ne lui opposer personne en est une autre. Aucun personnage emblématique ne vient contre-balancer la menace que représente le milliardaire.
De toute façon, avec un titre aussi équivoque, le suspense n’était clairement pas à l’ordre du jour. Il n’empêche que si un héros, ou autre vilain, avait fait acte de candidature, le récit n’en aurait été que plus palpitant. Les six scénaristes recensés que sont J.M. Dematteis, Joe Kelly, Jeph Loeb, Greg Rucka, Mark Schultz et Karl Kesel, offrent des récits courts entrecoupés d’ellipses pour s’inscrire dans le cadre d’une campagne de plusieurs mois.

Bien entendu, on suit Luthor de sa révélation à se voir dans le bureau ovale, jusqu’à la poignée de main iconique avec Superman, mais on voit aussi les événements du point de vue de ceux qui digèrent la nouvelle. Ce sont ces chapitres, plus que ceux axés sur l’action, qui donne toute sa saveur à ce recueil. En première ligne en tant que reporter, l’épisode centré sur Lois et ses souvenirs de rédactrice est très bien écrit, notamment lorsqu’elle évoque la mise en page d’un article et le nombre limité de mots pour le rédiger.
Bien que Luthor ne fasse pas partie de sa galerie d’ennemis, Batman vient également rendre une visite à son confrère milliardaire. L’objet de cette entrevue tendue n’est autre que la bague de Kryptonite que le chevalier noir vient réclamer. Sans aucun pouvoir à son actif, Lex est devenu l’homme le plus puissant du monde, symboliquement parlant, et avec l’anneau capable d’affaiblir l’homme le plus puissant du monde, biologiquement parlant, le président dispose désormais des pleins pouvoirs.
Il ne renoncera ni à l’un ni à l’autre, et la question sera vite réglée en quelques pages alors qu’elle aurait pu être explorée sur bien des chapitres. Ces raccourcis sont symptomatiques de bon nombre de numéros de ce recueil, préférant aller à l’essentiel en survolant leur sujet plutôt que d’en gérer les répercussions sur le long terme. A contrario, le numéro dédié à une rétrospective sur la vie et l’oeuvre de Lex Luthor permet de remettre les choses dans leur contexte.

Ce condensé est suffisamment clair pour se faire une idée de la chronologie des événements qui ont abouti à l’élection au pouvoir du milliardaire. Non sans avoir une certaine inspiration du côté de Retour vers le futur 2 lorsque Marty arrive dans un présent alternatif où il prend connaissance de la prise de pouvoir de Biff Tannen à travers un montage vidéo. Ce dernier étant calqué sur Donald Trump, lire ce comics dans le contexte politique actuel me semble le meilleur moyen pour l’apprécier à sa juste valeur.
Malgré sa profusion de super-héros contre cette figure du mal, la fiction ne dépasse jamais la réalité à laquelle nous avons été confrontées, et serons confrontées à l’avenir. La prise de position du 45ème président des États-Unis avait toujours été claire concernant l’immigration à laquelle il était fermement opposé. En tant qu’avatar de papier de cette figure public, il est dommage que les scénaristes ne soient pas allés sur ce terrain, certes glissant, pour le programme électoral de Lex Luthor.

Après tout, Superman est lui aussi un immigré, à ceci près qu’il ne vient pas d’un autre pays, mais d’une autre planète. En cela, il aurait été intéressant de le voir adopter cette politique d’expulsion à l’égard du Kryptonien, mais aussi à l’ensemble des extraterrestres qui pullulent aux USA. Cette haine qu’il voue à l’homme d’acier aurait pu être son cheval de bataille, et une intrigue palpitante à suivre sur la longueur. Sous couvert d’écologie, de surpopulation, d’épuisement de nos ressources, cette population non-humaine aurait pu être stigmatisée là où elle est habituellement adulée.
Les dommages collatéraux auraient alors pu prendre la forme d’une loi visant les héros concernés à révéler leurs identités et à se mettre au service du gouvernement, ou à fuir dans un autre pays. Les scénaristes n’ont pas été visionnaires à ce point et l’intrigue, bien que morcelée, reste politiquement correcte. Les comics étant ciblés pour les enfants et les adolescents, n’en déplaise au lecteur de longue date que je suis, cet aspect a sans doute été atténué pour ne pas rebuter ce public moins réceptif à ce type de proposition.
Pour contrebalancer, le patriotisme est donc poussé à son maximum, notamment dans l’épisode prenant place à Noël. Même s’il est touchant dans le message qu’il véhicule, le côté « Moi je vote parce que c’est mon devoir en tant qu’Américain » reste très simpliste. Idem pour ce qui est de la représentation du peuple américain et le système sur lequel il repose. Ces petits dérapages n’empêchent pas cette lecture d’être intéressante. Son postulat de départ, aussi invraisemblable soit-il à l’époque de sa sortie, est en passe de devenir intemporel maintenant que la réalité a rattrapé la fiction.
« PRESIDENT LEX LUTHOR » WINS!
