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« La tour sombre » de Nikolaj Arcel

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« LA TOUR SOMBRE » VS PROCRASTINATION

Cela fait maintenant plus d’une dizaine d’années que j’ai découvert cette saga qui, à l’heure actuelle, contient huit tomes et chacun d’entre eux n’a fait que renforcer ma passion pour cette oeuvre hors du commun. Stephen King lui-même l’a qualifié de Jupiter du système solaire de son imagination. Planète géante et gazeuse à la surface de laquelle règne des tempêtes meurtrières pour quiconque serait capable d’y mettre le pied, c’est pour ainsi dire son magnum opus. La comparaison avec la plus grosse planète du système solaire n’a rien d’anodin puisque lorsque les rumeurs ont commencé à courir concernant une potentielle adaptation, mon premier réflexe a été de me dire que les personnes en charge s’engageaient là dans un voyage interstellaire.

Un très long voyage puisque les premiers à avoir montré de l’intérêt pour ce projet ne sont autres que JJ Abrams et Damon Lindelof. Le maitre de l’horreur leur a vendu les droits pour seulement 19 dollars. Une somme hautement symbolique lorsque connait bien cette saga mais aussi les autres livres de Stephen King où ce chiffre apparait de manière récurrente tout comme les chiffres maudits dans Lost. Fan de la série de laquelle il dira le plus grand bien dans la presse, il se reconnait également dans les influences puisque les personnages ne cessent de citer ou de faire allusion à ses publications. L’auteur ne pouvait rêver mieux comme duo pour transposer son oeuvre sur un autre média et lui rendre honneur.

À la place, JJ Abrams et Damon Lindelof lui rendront les droits, effrayés à l’idée de dénaturer l’oeuvre d’origine et qu’ils aiment tant. Une intégrité artistique comme on en voit peu mais qui a attiré l’attention d’autres personnes. Abrams étant considéré comme un petit génie, les producteurs sont prêts à récupérer tout ce qu’il laisse tomber, y voyant une source de profit potentiel. C’est Ron Howard qui se jette en premier dans la danse et ambitionne un projet transmédia puisqu’il est question de commencer par un film puis une série télévisée pour ensuite revenir par la case cinéma et enchainer avec une autre saison. Ambitieux et impliquant trop de partenaires entre les studios de cinéma et les chaines de télé, le projet entre dans l’enfer du développement.

Pour une production de Stephen King c’est un lieu tout à fait approprié sauf que cela donne rarement de bons films. Malgré l’attente dans les coulisses le film ne m’inspirait guère confiance. Ce développement d’une dizaine d’années a vu passer de nombreuses personnes devant le script, de nombreux prétendants pour les rôles mais aucune valeur sûre depuis le duo à l’origine de Lost. En tant que grand fan de La tour sombre, la sortie de ce film représentait pour moi un grand moment et la bande-annonce est quelque peu venue calmer mon enthousiasme. Elle avait un petit quelque chose qui me dérangeait, une ambiance dans le style de Beowulf. Bien sûr pas la version de Robert Zemeckis mais bien celle avec Christopher Lambert.

Un manque d’ampleur visible à l’écran, digne de productions au rabais filmées dans les pays de l’Est, mais également dans le montage. Raccourci à 1h30 pour introduire un univers qui compte 5000 pages, c’est bien peu. La promotion quasi-inexistante avait tout du suicide commercial et la faible durée du film n’était que le signe d’un studio voulant rentrer dans ses frais en capitalisant sur le plus de séances possible pour une journée d’exploitation. Pas forcément la meilleure des stratégies, même avec un nom très vendeur comme Stephen King en haut de l’affiche. Une affiche qui au passage est plutôt originale dans son effet d’optique pour montrer la confrontation de deux mondes.

Ce superbe trompe l’oeil ne suffira pas à rameuter le public en salle sauf les fans pures et dures de Stephen King et ceux, encore moins nombreux, de La tour sombre. Et visiblement, les critiques ne faisaient partie ni de l’un ni de l’autre. Les premiers articles font état d’un film désastreux mais je n’ose y croire. Pour avoir savouré chaque tome, même en ratant le travail d’adaptation, cela pouvait tout de même donner quelque chose de bon. Devant cette incompréhension, je n’ai pu que me rendre à l’évidence devant le fait que les nombreux critiques n’avaient pas pu faire leur travail jusqu’au bout. Lorsqu’un film est reporté à de multiples reprises et qu’il se voit timidement annoncer sur un planning pour une sortie tout au plus clandestine, cela n’aide pas à faire un véritable travail de fond nécessitant de lire les 8 tomes avant la sortie.

Un élément à prendre en compte puisque tout au long de la production des rumeurs persistantes ont fait état d’un détail: le film serait plus une suite des romans qu’une adaptation de ceux-ci. Et lorsque l’on connait la nature et la fonction de la Tour, ça change la donne. Un parti pris osé et audacieux mais pas suffisamment mis en avant de peur d’exclure les spectateurs qui ne voudront pas se livrer à d’intensives séances de lecture avant d’aller voir ce long-métrage. Un projet qui garde donc l’intention d’en faire une franchise transmédia mais cette fois-ci en excluant le format télévisé pour revenir aux fondamentaux. Cette bible sert donc de background à ce que le public considère donc, à tort, comme étant une adaptation du premier tome: le pistolero.

C’est bien plus que ça. L’histoire est un mélange entre adaptation et une séquelle, ce qui peut convenir autant aux initiés qu’aux novices, il est donc plutôt étonnant que le film n’ait pas trouvé son public lors de sa sortie. Il est vrai que l’univers que Stephen King a mis en place n’est pas le plus accessible et en particulier le premier tome mais cela vaut la peine de s’y investir. De s’accrocher malgré les changements par rapport à l’oeuvre originale mais devenue légitime avec le statut de suite. Car c’est bien de cette façon qu’il faut visionner le long-métrage pour les fans. Une note d’intention en ouverture du film aurait été plus que bienvenue afin de resituer certains éléments dans leur contexte, quitte à divulguer un élément clé des livres.

La tour sombre telle qu’on la connait sert de pivot entre les réalités et une fois à son sommet, elle permet de revenir dans le temps. Roland en fait l’expérience de manière inconsciente et cet éternel retour est toujours sensiblement différent ce qui lui permet de changer certains événements. Le dernier tome nous apprend cette donnée mais aussi le fait que tout ce que nous venions de lire n’était en réalité pas la première fois que notre héros se livrait à cette épopée. En quelques sortes, ce n’était qu’une suite parmi tant d’autres dont nous n’avions pas eu le début. En prenant sa suite, le film se veut donc une nouvelle itération de ce voyage initiatique, à la fois semblable comme une adaptation et différent comme un nouveau cycle.

Il est presque impossible d’apprécier le film sans cette information fondamentale. Encore que le film se suffise à lui-même. Pour les adeptes de la Tour, les choix de casting sont discutables. À de multiples reprises, l’écrivain a avoué s’être inspiré de Clint Eastwood en tant que modèle pour son personnage de Roland et l’on ne peut pas dire que Idris Elba fasse illusion. Mais ne disposant pas de l’apparence d’origine de Roland avant son premier retour en arrière, il est permis d’en déduire que les règles de l’espace et du temps cher à l’univers de King se rapprochent peut-être de celles instaurées par Doctor Who. Chaque retour changeant l’aspect du personnage comme le docteur à chaque régénération? Oui, je ne suis plus du tout objectif lorsque je défends cette saga fleuve tout comme j’ai eu le temps de m’imaginer mon interprète favori.

Nombre de personnes se sont déjà livrées à des commentaires concernant le fait Hugh Jackman était le sosie jeune de Clint Eastwood. Deux photos côte à côte des acteurs, les ressemblances sont flagrantes et je pense qu’il aurait été un choix idéal pour incarner le pistolero. Tout juste sortie de la franchise X-men avec un Logan en guise de chant du cygne, il était un nom suffisamment vendeur et apte à porter la licence sur ses épaules en plus de rassembler les foules. Toujours est-il qu’Idris Elba fait des merveilles dans le rôle tout comme Matthew McConaughey qui incarne un homme en noir terrifiant et sadique. Son pouvoir en fait une sorte d’ersatz de Killgrave tel qu’a pu l’affronter Jessica Jones dans la série éponyme.

Au centre de cette confrontation il y a Jake Chambers incarné avec justesse par Tom Taylor, le seul capable de briser la Tour. À plusieurs moments, le duo qu’il forme avec le pistolero évoque le film Last Action Hero et son déroulement qui voit un gamin aller dans un autre monde pour en revenir avec un héros devant s’adapter au New-York de nos jours. Un renversement de situation qui amène jusqu’à un climax qui aurait pu être bien plus fidèle au roman. Happy ending oblige, tout est bien qui finit bien mais une fin alternative a été tourné dans l’optique où le film aurait une suite. On y voyait la mort du jeune garçon qui se sacrifie en demandant au pistolero de la tuer afin que son pouvoir ne détruise pas la tour. 

Plutôt osé et en accord avec la psychologie des personnages, ce passage prenait tout de même le soin d’évoquer les réalités alternatives dans lesquelles les deux compagnons d’armes auraient pu se retrouver le cas échéant. Dans une réalité alternative une suite a surement vu le jour tout comme dans une autre c’est Hugh Jackman qui interprète Roland De Gilead. Mais pas dans la nôtre. Tout est une histoire de choix et faire ce choix c’est abandonner mais nombre de choses auraient au moins pu être améliorées voir développer. Rien que la condition de Pistolero et ce que cela implique auraient pu mener à des chorégraphies digne du Gun Kata dans John Wick. De par sa lignée de guerrier légendaire, Roland est censé maitriser les armes comme personne.

Et je ne parle même pas des easter eggs. Tout au long de l’histoire, il n’est pas rare de croiser des références à d’autres oeuvres de l’auteur. Mais cela aurait pu être poussé encore plus loin sachant que la Tour sombre est le pilier de l’univers littéraire de King, de quoi bâtir un univers partagé de films autour de celui-ci. Assurément une question de droit. Cela n’empêche pas de garder ce cachet qui fait que l’on reconnait une adaptation de l’auteur entre mille. La réalisation est sobre et classe, pas de caméra à l’épaule ou tremblante ce qui est devenu rare dans le paysage cinématographique. L’ambiance est assez sombre et ne laisse que très peu de place aux blagues. Même si j’aurais aimé que Frank Darabont réalise cette adaptation après son formidable travail sur les évadés, la ligne verte et The Myst. 

Il y fait d’ailleurs référence dans ce dernier à travers une peinture, pour le poster d’un film, qui s’est dégradé à cause des intempéries. Le héros rageant sur le fait que son illustration va être refusée par le studio et remplacée par un artiste adepte du photoshop. C’est un peu ce qui s’est fait ici et même si il avait réclamé plus d’une fois cette adaptation à Stephen King, c’est Nikolaj Arcel qui a remporté le morceau. Loin d’avoir fait un mauvais travail, on sent tout de même qu’il manque une réelle vision pour mener à bien cette histoire. Une vision apte à voir dans l’obscurité de la tour. D’origine Danoise, dans les interviews il met souvent en avant le fait qu’il est appris à lire l’anglais grâce à cette saga mais parfois les mots sont capricieux dans leur traduction. La tour sombre, littéralement. Ou quand une nuance de couleur se transforme en verbe.

« LA TOUR SOMBRE » WINS!

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