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« John Wick » de David Leitch et Chad Stahelski

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« JOHN WICK » VS PROCRASTINATION

Aucun animal n’a été maltraité durant le tournage.

On a tous déjà vu cet encart au moins une fois avant le début d’un film. Une manière de se donner bonne conscience avant d’assister à un spectacle qui mettra surement leur vie en danger à de multiples reprises. Il y a quelque chose de l’ordre de l’affectif avec les animaux qui fait qu’en tant que spectateur, on ne peut que se sentir impliqué. C’est plus fort que nous, même si une petite bête à fourrure n’est pas au centre de l’histoire qui nous est contée, nous avons besoin de savoir si elle va survivre ou non aux épreuves qui lui sont imposées.

Un film comme Independance Day est flagrant à ce propos et pourrait paraitre hors sujet, et pourtant. Alors que la famille de Will Smith est en train de quitter la ville et se retrouve bloquer dans les embouteillages d’un tunnel, un immeuble est détruit par les extraterrestres ce qui provoque la propagation d’une immense vague de feu aux alentours. Cherchant à échapper à la déflagration, par pur instinct de protection maternelle la mère récupère son enfant et quitte le véhicule pour se mettre à l’abri. Une fois chose faite, elle se rend compte qu’elle a oublié son chien…

Sur l’appel de sa maitresse, ce dernier sort alors de la voiture, se fraye un chemin à travers la circulation et échappe in extrémis à l’explosion. C’est typiquement le genre de moment où le public craint plus pour la vie de ce chien que pour celle de ses semblables. C’est bien simple, tout le monde peut mourir, si l’animal s’en sort alors tout est pardonné. Et ça, c’est pour un long-métrage où le temps de présence du chien en question ne doit pas excéder deux minutes sur une durée de plus de deux heures au total.

À l’opposé, L’odyssée de Pi et son arche sont assez représentatifs d’une histoire qui tourne autour d’animaux. Et même lorsque ceux-ci sont en image de synthèse, ils parviennent quand même à avoir notre sympathie et toute notre attention. Comment ne pas être ému devant une amitié, pourtant improbable, entre un jeune garçon et un tigre nommé Richard Parker? D’autres productions ont tout misé sur cette particularité et les chiens semblent avoir le plus de faveurs comme dans Hatchy ou encore Belle et Sébastien.

Mais les spectateurs ne sont pas les seuls à succomber à leur charme inné, leur partenaire de jeu aussi. Pour cela, les coulisses du cinéma regorgent d’anecdotes qui montrent bien le pouvoir que peuvent avoir ces animaux sur une personne, même l’une des plus riches au monde. Will Smith en a fait les frais de manière affective puisqu’il s’était pris d’affection pour le chien avec qui il avait joué dans Je suis une légende. Tout puissant qu’il est, l’acteur est alors allé jusqu’à sortir le chéquier pour acheter le chien à son propriétaire sans que celui n’y concède.

La situation inverse s’est produite pour Sylvester Stallone qui a dû vendre son chien pour la somme de 40 dollars afin de pouvoir se nourrir alors qu’il vivait à la rue. Après avoir achevé et vendu le script de Rocky, il s’est alors mis en quête de racheter son chien et celui-ci lui a été vendu plus de 15 000 dollars. L’acteur a accepté sans sourciller, car c’était là pour lui l’occasion de récupérer son meilleur ami. Qu’elles soient vraies ou enjolivées, c’est avec ce genre d’anecdotes que l’on peut se rendre compte de la valeur affective que peuvent avoir ces peluches vivantes sur nous.

Une fois que l’on en a connaissance et que l’on accepte cette connexion, un film comme John Wick devient tout à coup beaucoup plus plausible qu’il n’y parait. Car oui, ici il n’est pas question d’extraterrestres, de vampires assoiffés de sang ou d’un boxer sur le retour et pourtant tous ces films ont pour point commun, d’une manière ou d’une autre, un animal. Non seulement ce film avec Keanu Reeves n’y échappe pas, mais en plus il met cet élément sur le devant de la scène en guise de moteur à son intrigue qui commence sur les chapeaux de roues. Même si sa voiture aurait tout à fait pu convenir pour remplir ce rôle.

Malgré le nombre de chevaux sous le capot de cette Ford Mustang, cela ne remplacera jamais un seul chien. C’est quelque chose qui peut paraître surréaliste pour un film de gros durs et pourtant cela fonctionne grâce à une information: ce n’est pas juste son chien, c’est un cadeau post-mortem que sa femme lui a offert. Cet animal devient alors en quelques sortes garant de la mémoire de sa propriétaire que John représente par extension. C’est vraiment très malin de la part du scénariste Derek Kolstad d’avoir joué sur cette corde sensible qui peut être vue comme un raccourci scénaristique, une source de motivation comme une autre dans le but d’enchainer les scènes d’action.

Pourtant que l’on ne s’y trompe pas, derrière ce procédé rappelant le film PS: I love you, c’est bien le chien qui est l’élément déclencheur de l’histoire et non sa femme. Même la bande-annonce se permet de faire un raccourci pour exposer les enjeux de l’histoire en faisant comme-ci John possédait ce beagle depuis très longtemps. Ce court montage d’environ deux minutes laisse supposer qu’ils ont une forme de routine et de complicité alors qu’il n’en est rien une fois le film commencé. C’est autour de cet argument qu’a été vendue cette production auprès du public afin qu’il s’implique émotionnellement.

Et force est de constater que cela fonctionne. En tant que spectateur on s’attache beaucoup plus à ce partenaire à quatre pattes que l’on connait à peine et qui trépasse quelques scènes plus tard, plutôt qu’avec les innombrables flashbacks de sa femme. Que ce soit des souvenirs heureux ou agonisante sur son lit de mort, l’empathie n’opère pas du tout pareille. Elle est beaucoup plus rapide vers un animal, car il y a une forme d’innocence à leur présence. Ils possèdent cette lueur dans le fond des yeux qui font craquer n’importe qui dans une animalerie. 

Tout passe dans le regard avec subtilité et ça, ils ne peuvent le feindre. Si vous rajoutez à cela qu’il s’agit d’un chiot et que c’est une femelle nommée Daisy, vous faites carton plein lorsque vient le moment fatidique. Celui où un fils à papa de la mafia russe, surtout connu pour avoir joué Theon Greygoy dans la série Game Of Thrones, va s’acharner sur cette pauvre bête. Son rôle de couard dans la série la plus populaire du moment ne jouait déjà pas en sa faveur en termes de capital sympathie, mais alors là le spectateur n’y voit plus aucune objection à ce que John Wick lui fasse payer cet acte de violence gratuit. 

Classifié Rated R aux États-Unis, je soupçonne la censure d’avoir été beaucoup plus sévère sur la mort du chien que sur les cadavres qui sillonnent le parcours de John Wick. Même hors champ, c’est terrible de savoir qu’un animal souffre, d’entendre ses aboiements et ses plaintes tout en s’imaginant le pire. De ne pas pouvoir lui venir en aide et ensuite le voir inerte sur le sol. La cruauté envers les animaux, qui plus est sans défense, est un vecteur émotionnel bien plus puissant qu’un humain subissant les pires sévices. C’est une image douloureuse à laquelle nous confronte le film afin de s’assurer de notre implication dans cette histoire de vendetta.

Pourtant lorsque le personnage reçoit ce qu’il s’imagine être un cadeau empoisonné, il est loin d’être aux petits soins avec ce chiot et de l’accueillir à bras ouvert. Dès la réception de ce colis pour lequel il doit signer un formulaire, on remarque qu’il conserve le stylo comme s’il s’agissait d’une vieille habitude. Et ce n’est pas peu dire puisqu’on apprendra plus tard, de la bouche du chef de la mafia russe, que cet homme que l’on commence doucement à connaitre est capable de tuer avec ce simple ustensile. Ainsi même lorsque l’on sonne à sa porte, l’ancien tueur à gages ne peut s’empêcher de rester sur ses gardes malgré sa retraite.

La livreuse lui fait alors la remarque pour récupérer ce qui lui appartient et cela n’aurait pu être qu’une réplique inutile ou au mieux pour montrer un personnage distrait, mais l’écriture est plus subtile que ça. À travers ce stylo, c’est le scénariste qui écrit et s’exprime pour étoffer la légende de son personnage sans même l’avoir encore vu à l’oeuvre. Ce sont les autres qui sont chargés de répandre ses faits d’armes tout en sous-entendant qu’il en est lui-même une à part entière. Cette réputation qui le précède est propagée par des personnes inspirant eux-mêmes la crainte ce qui a tendance à amplifier leurs propos à son sujet. Et généralement, quand on parle du loup…

Mais comme je le disais, celui qui parle le mieux de John Wick, même si il lui manque la parole, c’est son chien. Et il n’est pas très difficile de comprendre qu’ils ne sont pas très différents l’un de l’autre. Tous deux ont des instincts bestiaux et ils les ont abandonnés le jour où ils se sont fait apprivoiser. Pour John cela remonte à sa rencontre avec sa femme qui a su enlever ce regard de chien battu, que Keanu Reeves fait de façon innée, et y mettre de la joie. Lorsque Helen est morte, il y a eu ce sentiment d’abandon par son propriétaire. Un peu comme les chiens qui continuent de se rendre sur la tombe de leur maitre après le décès de celui-ci.

En lui offrant cet animal domestique de manière post-mortem, sa femme s’assure que son mari soit entre de bonnes mains. De bonnes pattes. En effet, dans cette démarche il ne faut pas y voir celle d’une personne donnant son animal domestique à une autre, car elle n’est plus capable de s’en occuper. Non, il faut surtout comprendre que c’est John qui est donné au chien pour que ce dernier puisse s’occuper de son humain. Dans le peu du quotidien qu’il nous a été donné de voir, c’est surtout Daisy qui s’occupe de John en se chargeant de le réveiller et de le garder civiliser afin qu’il ne retombe pas dans ses vieux travers.

Loin d’avoir la carrure d’un chien de garde, Daisy est tuée lors d’un cambriolage visant à voler la voiture de collection de John tandis que celui-ci est laissé mal en point par cette visite nocturne. Ressurgissent alors les instincts primaires de John Wick et son comportement a alors tout de celui d’un chien enragé. Il enterre dans le jardin la dépouille de son Beagle comme l’aurait fait ce dernier avec un os. Un dernier acte civilisé pour honorer la part humaine qui était encore en lui, il ensevelit sous la terre ses émotions pour redevenir ce qu’il était avant de raccrocher: un chien de chasse.

La scène suivante pourrait alors se superposer avec la précédente comme une sorte de réponse. Il enterre son chien avant de déterrer son attirail. En effet, ses armes, vestiges de son passé, ne sont pas rangées dans un placard où il accède grâce à une trappe secrète. Non, elles sont enterrées sous une couche de ciment dans le sous-sol de sa maison, tout comme un chien l’aurait fait dans le jardin pour cacher son butin, un jouet,… Sauf que les siens n’ont rien de ludique à défaut d’être éducatifs, et s’il y a une quelconque leçon à en tirer c’est bien ses ennemis qui en feront l’apprentissage: on n’emmerde pas John Wick impunément.

Ce retour aux sources est l’occasion d’entrer dans un monde où les tueurs y sont classes, polis et respectueux des règles. Cette bonne éducation, en totale opposition avec leur profession, évoque immédiatement le style british de Kingsman. Dans cette adaptation d’un comics de Mark Millar, le réalisateur Matthew Vaughn y suit le jeune Eggsy à qui est confié un chien qu’il va devoir dresser durant toute la durée de son initiation pour devenir un agent secret. Il va alors apprendre les rudiments du métier jusqu’à la dernière épreuve qui consiste à tuer son fidèle compagnon afin de valider sa formation.

Abattre le chien que l’on a appris à éduquer et aimer, voilà un jeu pervers qui pourrait tout à fait convenir à cette mythologie originale qui se fait appeler La grande table. Dès lors, il n’est plus très difficile d’imaginer le passif de cet homme meurtrier, par contre cela l’est un peu plus lorsqu’il s’agit de comprendre les raisons qui ont poussé Keanu Reeves à s’intéresser à ce rôle. Totalement à l’opposer, sa bienveillance et sa modestie ont érigé l’acteur au rang d’icône sur internet depuis le début des années 2000. Pourtant tout comme son personnage, ses bonnes actions sont colportées par les personnes qui ont eu l’honneur de faire sa rencontre.

À première vue, Keanu Reeves a tout d’un saint avec un train de vie loin de ce que pourrait lui offrir sa fortune. Cette dernière, il préfère en faire don lorsqu’il le peut soit de manière anonyme ou alors sans qu’il ne s’en vante d’une quelconque manière dans les médias. Cette générosité et cette sagesse sont loin de coller avec un personnage comme John Wick et si le métier d’acteur consiste à incarner des rôles souvent hors du commun, il est toutefois recommandé d’avoir quelques connexions avec. C’est ce qui peut déterminer le choix d’un rôle plutôt qu’un autre en fonction de ce que l’on peut apporter à l’interprétation.

Après tout, il n’est pas rare d’entendre en interview des comédiens dirent qu’ils doivent faire appel à leur vécu afin de transmettre une émotion à l’écran. Keanu Reeves étant peu loquace sur sa vie privée c’est vers les fragments de ces tentatives de biographie qui pullulent qu’il faut se tourner pour tenter d’en apprendre plus. Et tout comme on peut dresser nombre d’hypothèses sur les circonstances qui ont fait de John Wick ce qu’il est, celui qui l’incarne est loin d’avoir lui aussi une vie épargnée par le malheur. Les similitudes entre son passé et ce film sont alors suffisamment flagrantes pour y voir plus qu’un simple divertissement.

Les points de concordances qui rendent ce projet personnel aux yeux de Keanu Reeves, ou en tout cas qui ont retenu son attention, sont liés à des traumatismes tels que sa soeur atteinte d’une leucémie. Elle aura toutefois plus de chance que sa femme fictive qu’est Helen, puisqu’après dix années elle sortira victorieuse de ce combat contre la maladie. Dans le film il n’est jamais dit de quoi souffre celle qui l’a ramené dans le droit chemin, mais dans la réalité, celle qui a partagé sa vie, Jennifer Syme, est morte dans un accident de voiture en 2001. À l’époque, le couple était séparé depuis quelques mois suite au décès de leur enfant mort-né.

D’une certaine façon, les liens entre la maladie de sa soeur et le décès de sa femme à bord d’une voiture ont dû contribuer à faire écho dans le scénario qui fait usage de ses éléments. Il sait ce que cela fait d’être au chevet d’une personne malade, il sait ce que l’on ressent lorsque l’on perd la personne avec qui on a partagé sa vie. Des souvenirs marquants qui lui ont permis de donner vie au personnage de John Wick en puisant dans ses expériences passées. On y retrouve également un peu de son mode de vie lorsque John Wick se rend au Continental, lui qui a été coutumier des hôtels durant presque une décennie et notamment un résidant du célèbre Château Marmont.

Tout ceci fait donc de cette production divertissante quelque chose d’extrêmement personnel pour la star. Pour ma part, avant de prendre connaissance de ces faits, j’ai eu peur d’assister au déclin d’un acteur que j’adore et dont l’âge n’est plus au film d’action. Après tout, le scénariste est l’auteur de deux scripts mettant en scène Dolph Lundgren donc on ne peut pas dire que la subtilité sera au rendez-vous. Il y avait de quoi avoir des doutes sur l’orientation de la carrière de Keanu Reeves et l’accroche du film n’était pas des plus rassurantes tant elle pourrait se résumer à une blague: ils ont tué son chien, ils vont le regretter.

Le voir enclin à accepter n’importe quel type de série B pour continuer à exercer avait quelque chose de décevant. En effet, l’acteur était en pleine traversée du désert et n’avait pas connu de réel succès depuis la saga Matrix. Pourtant plusieurs dialogues dans l’intrigue font écho à sa carrière jusqu’à ce qu’il déclame une réplique très ironique:

Les gens n’arrêtent pas de me demander si je suis de retour. Oui, je crois bien que je suis de retour!

En tenant ce genre de discours, il affirme aussi bien son retour dans le métier de tueur à gages dans le cadre de l’intrigue, que le constat de sa carrière qui était au point mort. Il brise le quatrième mur en s’adressant de manière indirecte aux spectateurs pour leur confirmer qu’ils sont en train d’assister à une renaissance.

Il ne s’agit pas d’une crise de la cinquantaine servant à prouver qu’il est toujours capable des mêmes prouesses qu’il y a quinze ans plus tôt où il incarnait Néo. Non, le temps a fait son oeuvre et il est bien plus habile qu’il ne l’avait été auparavant. Nous sommes donc loin d’être témoins d’un autosabotage tel que Liam Neeson a pu le faire avec la trilogie Taken. Dans cette dernière le montage y est tellement épileptique qu’il faut plus de cinq plans juste pour voir l’acteur escalader un simple grillage. Ceci est une astuce afin de donner du rythme à une poursuite, mais surtout un moyen de masquer les compétences limitées de l’acteur qui est filmé.

Les deux réalisateurs en place sur le projet n’auront pas à avoir recours à ce genre de subterfuge. David Leitch et Chad Stahelski, pour qui il s’agit ici du premier film en tant que réalisateur, élaborent une mise en scène qui reflète leur expérience passée. En effet, avant d’atterrir sur ce projet, les deux hommes ont donné de leur personne en tant que cascadeur puis coordinateur des cascades. Ils savent donc d’ambler où placer la caméra afin que l’action ait le plus d’impact à l’écran. Ce savoir-faire, ils le doivent aux productions sur lesquelles ils ont roulé leurs bosses. Littéralement, conformément aux risques de leur métier.

Si David Leitch a été durant un temps la doublure cascade de Brad Pitt, Chad Stahelski a eu l’honneur d’être celle de Keanu Reeves sur la trilogie Matrix. Et lorsque l’on voit à quel point la saga des soeurs Wachowski a révolutionné le cinéma d’action, il est plus aisé de comprendre la reconversion de Stahelski en tant que réalisateur. Le métier de cascadeur reste un métier de l’ombre, mais aussi en voie de disparition pour deux raisons: l’implication des acteurs dans cet exercice périlleux, dont Keanu Reeves a été l’un des précurseurs à Hollywood, et l’avènement des doublures numériques qui vont mettre son art en péril.

Ces dernières ont commencé à se démocratiser sur Matrix Reloaded et Révolutions, et nul doute que les sollicitations ont commencé à se faire rares sur le tournage simultané des suites du film culte. D’une certaine façon, il avait déjà pu en voir les prémisses de cette avancée technologique sur le tournage de The Crow. Non seulement c’est un chef d’oeuvre gothique à l’imagerie baroque, mais ce film d’Alex Proyas est surtout connu pour avoir été le dernier de Brandon Lee. Ainsi, suite à la mort de l’acteur lors d’une scène, c’est Chad Stahelski qui sera appelé pour servir de doublure et voir le visage de son ami greffé sur le sien de manière numérique afin de pouvoir terminer ses scènes.

Ce retour à la vie après avoir été assassiné est donc une mise en abime au sein même du tournage, mais c’est aussi très proche de la trame de John Wick. Dans le fond, il s’agit aussi d’un homme, considéré par ses pairs comme un croquemitaine (à tel point que cela pourrait être un slasher dans le milieu mafieux), qui revient pour venger la mémoire de sa femme. D’ailleurs dans ce rôle du musicien maudit, Keanu Reeves pourrait tout à fait correspondre au profil puisque outre le physique de l’emploi et son look général, l’acteur était aussi accessoirement bassiste dans le groupe Dogstar. Bref, tout comme ce dernier à de multiples points communs entre John Wick et son passif, Chad Stahelski semble en avoir tout autant à son actif. 

Quoi qu’il en soit, cela reste un événement traumatisant que d’adopter la gestuelle d’un ami afin de rendre hommage à sa prestation. Ce n’est pas le meilleur moyen de rentrer dans le milieu du cinéma, ni forcément une bonne expérience qui pousse à poursuivre dans cette voie, mais c’est un procédé qui est de plus en plus courant et qui s’est vu dernièrement appliquer à Paul Walker dans Fast and Furious 7. Au jeu de celui qui aura le plus de séquelles traumatiques issues de son passé, Chad Stahelski arrive donc juste derrière Keanu Reeves et en cela on peut dire que les deux hommes se sont bien trouvés. 

Plus qu’avec le co-réalisateur David Leitch (non crédité), ce duo devant et derrière la caméra forme une paire indissociable. Le fait que l’un ait servi de doublure à l’autre est dans la lignée des réalisateurs qui ressemblent à leur acteur principal comme si il était en train de se diriger eux-mêmes. Cette alchimie permet ainsi de savoir jusqu’où il est possible de pousser le comédien lors des cascades qu’il exécute lui-même. Ils sont comme les deux faces d’une même pièce telle que celles qui servent de monnaie d’échange afin d’accéder à des services spéciaux. C’est toute une mythologie qui est battit à partir de ces petits détails et renforce l’impression d’un monde évoluant en parallèle du notre. 

Une espèce de société secrète underground qui n’est pas sans rappeler La fraternité dans le film Wanted de Timur Bekmanbetov. Le réalisateur y adapte un comics de Mark Millar, tout comme Kingsman que je mentionnais plus haut, mais c’est surtout sa nationalité qui transparait dans son travail. D’origine russe, on retrouve dans John Wick les clichés de cette mafia contre laquelle il va devoir se mesurer. Pour cela, les scènes d’action sont vraiment bien pensées et font la part belle aux headshots pour cet adepte de la gâchette, mais aussi du combat rapproché. Les chorégraphies sont parfaitement exécutées, tout comme ses cibles.

Il n’y a que peu de balles perdues lorsqu’il arme le chien de son pistolet et le fait aboyer à tout va. L’amour de Keanu Reeves pour le cinéma asiatique n’est plus à prouver et cela se ressent dans les gunfights très inspirés par ceux de John Woo. Dans ces moments mêlant armes de poing et poings dignes d’une arme tellement ils font de dégâts, on retrouve cet art martial que l’on a pu voir dans Equilibrium: le gun kata. Ici renommée Gun Fu, cela donne tout un tas d’effets stylisés et d’enchainements que la caméra capte dans des plans larges, ne laissant aucun doute sur leur brutalité.

Dans ce montage qui laisse respirer l’action, à défaut de laisser respirer ceux qui en font les frais, on échappe au syndrome des balles illimitées. Le duo de réalisateur et leur star semblent ne pas vouloir tricher en assumant la capacité réelle d’un chargeur même en plein milieu d’un combat. Tout ceci rythme les échanges et ne souffre d’aucun faux raccord contrairement aux cibles qui sont là pour en témoigner. Et si il y a bien une chose sur laquelle ils n’ont pas lésiné, c’est bien les ennemis qui pour le coup semblent illimités, eux. 

C’est une véritable armée qui se dresse contre un seul homme, mais fort heureusement, John pourra compter sur quelques amis. Willem Dafoe, Ian McShane, Lance Reddick ou encore John Leguizamo, tous lui sont fidèles à leur façon. Une forme de respect mutuel s’est instaurée entre eux sans pour autant qu’ils ne prennent parti dans sa vendetta personnelle. Lorsque celle-ci sera accomplie, John Wick passera alors de chien enragé à chien errant comme s’il n’avait plus aucun but. Et si il fallait encore une preuve que John fait partie de la race canine sous ses allures d’humain, l’une des dernières scènes le voit pénétrer dans une clinique vétérinaire pour y soigner ses blessures.

Selon la formule consacrée, si l’homme est un loup pour l’homme alors qu’en était-il de celui que l’on considère comme le meilleur ami de l’homme? Cette logique ne s’applique pas vraiment lorsque l’homme en question est le plus dangereux au monde, mais Bill Murray y avait apporté un semblant de réponse avec l’humour qui le caractérise. Le comédien avait dit ne jamais vouloir se fier à une personne qui n’aimait pas les chiens, en revanche il avait toute confiance en un chien qui n’aimait pas une personne. C’est ce qui s’appelle avoir du flair pour avoir vu le potentiel derrière ce scénario originellement intitulé Scorn, que l’on peut traduire par mépris, et qui aurait pu lui porter malheur.

« JOHN WICK » WINS!

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