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« Batman le défi » de Tim Burton

« BATMAN LE DÉFI » VS PROCRASTINATION

A l’image de son sous-titre français, ce film est un défi pour moi. En parler relève d’un retour en arrière dans les années 90 à l’âge d’or des vidéo-clubs. Une époque où il faisait bon de posséder deux magnétoscopes. Cela n’était en rien un signe extérieur de richesse, bien au contraire puisque cet investissement permettait de copier des films en toute impunité lorsque l’on avait pas les moyens de se payer les VHS commercialisées. Vite rentabilisé sur le long terme, ce prélude à l’ère numérique et au format Div-x sera le principal fournisseur de ma culture cinématographique avec Canal +. Cette technique peu scrupuleuse a fait exploser le marché des cassettes vierges pour les dépuceler non pas avec des films porno de la chaîne cryptée mais des classiques du 7ème art. Ou en tout cas l’idée que je m’en faisais puisque cette orgie de films à volonté a contribué à façonner mes goûts en la matière. 

Mais contrairement à la façon illégale dont je me suis procuré ce film à l’époque, Tim Burton n’était pas là pour livrer une pale copie de ce qu’il avait déjà fait. Pour accepter son retour derrière la caméra, il lui fallait un défi. Mais pas un challenge comme celui qu’il a vécu sur le premier film à se battre contre des producteurs pour imposer sa vision. En effet, derrière le sourire forcé du Joker difficile de ne pas voir Tim Burton qui serre les dents pour tenir bon face à cette production où il n’aura pas eu une totale liberté. Cela s’en ressentira d’ailleurs avec son film suivant où il fera littéralement voler en éclat son imagination: Edward aux mains d’argent. Avec ce chef d’oeuvre de poésie taillé sur mesure pour lui, Tim Burton sait qu’il a de l’or entre les mains. Fort de cette expérience libératrice et d’une reconnaissance du statut d’artiste, le cinéaste à toute latitude et l’attitude pour accepter ou refuser les projets. Cette suite fait indéniablement partie de cette dernière catégorie.

Une silhouette ailé, un clown déjanté, une musique baroque, des hommages au cinéma expressionniste allemand: l’identité de Burton hante chaque bobines de pellicules de son premier Blockbuster. Et si l’on devait symboliser les ingérences du studio à son égard, on pourrait facilement les rapprocher de la police de Gotham, seule entité rationnelle et réaliste loin de son cinéma fantastique. Cette figure d’autorité se rappellera à son bon souvenir lorsque leur viendra l’idée de mettre en chantier une suite à ce succès de l’année 89. Là où dans l’original le justicier était traqué, il est cette fois-ci du coté de la police au point d’évoluer côte à côte dès la première scène d’action. Pourtant, contre toute attente, Burton est loin de vouloir crier « Action! » à nouveau vu les déboires qu’il aura eu à gérer sur le tournage qui reste une mauvaise expérience pour lui.

Le premier film avait beau se clore sur un point lumineux dans le ciel de Gotham avec le symbole de la chauve-souris en son centre, il ne s’agissait en rien d’un point final. Plutôt le point de départ d’une franchise dont il s’était révélé l’instigateur contre son gré et dont les grands pontes du Studio désiraient ardemment qu’il rempile pour un autre tour de piste. A force de négociations il revient donc aux commandes de cette suite plus créatif que jamais mais surtout avec une carte blanche. Un joker qu’il va utiliser à bon escient au grand dam du studio. C’est là leur plus grande erreur car ils n’ont jamais compris que Burton adorait avant tout les freaks, de ceux que l’on voit dans les cirques exposés à la foule pour leurs différences, des êtres torturés intérieurement. Si la première adaptation de Batman était plus une histoire centrée sur sa némésis, il allait en être de même pour cette séquelle.

A l’image de son ennemi de toujours dans le premier opus, c’est une blague. A aucun moment le film ne fait le choix d’expliquer son trauma vis à vis des chauve-souris, juste l’élément déclencheur de sa quête qui est le meurtre de ses parents. Batman Forever dans un premier temps puis Christopher Nolan avec l’aide de David S. Goyer se chargeront de cette tache pour retranscrire cet élément avec brio dans Batman Begins. Le film de 89 est essentiellement accès sur le Joker en nous montrant ce qu’il advenait de Jack Napier. On le suit littéralement de sa naissance depuis sa chute dans la cuve de produit chimique jusqu’à sa mort du haut de la cathédrale. A aucun moment il n’est question de Bruce Wayne car même les flashbacks sensés relater son traumatisme servent de révélation pour introduire Napier comme meurtrier. Le Pingouin suivra exactement le même schéma et encore une fois, et j’ignore si c’est voulu, il y a cette sensation de vouloir tromper le spectateur lors de la scène d’ouverture comme lors du film original où il aurait pu s’agir de l’agression des Wayne.

En voyant ce manoir imposant et ce couple prêt à accueillir leur progéniture, cela pourrait tout aussi bien être la venue de Bruce Wayne au monde. Le Pingouin se trouve donc issue du même milieu social que le play boy milliardaire, le coté play boy en moins, avant de se voir renier par les siens. Même l’apparition du titre qui se déploie littéralement dans le cadre, tel des ailes dans les égouts, suite à l’abandon par ses parents, est une indication de l’intérêt du réalisateur pour ce monstre. Mais Le pingouin n’est pas plus un volatile que la chauve-souris n’est un rongeur. C’est là l’erreur de la Warner, un faux semblant que Burton va exploiter pour imposer sa patte. On peut d’ailleurs voir dans le personnage de Max Shrek un producteur voulant vampiriser l’oeuvre de son poulain et comme le Pingouin qui cède face au forcing pour mener une campagne de maire, Tim Burton accepte cette proposition non sans arrières-pensées: réalisé un film d’auteur à la gloire de ces individus évoluant en marge de la société sous couvert de Blockbuster familial.

Son précédent travail abonde dans ce sens puisque cette pause, dans ce diptyque consacré à Batman, viendra confirmer son amour pour les marginaux en tout genre. Le choix de Johnny Depp dans le rôle d’Edward en est un merveilleux représentant et la suite de sa carrière me fait regretter de ne pas le voir dans cette séquelle pour incarner le chevalier noir en personne. L’acteur a depuis prouvé à maintes reprises qu’il était capable d’être à la fois sombre sous les traits de Bruce Wayne mais aussi complètement à la masse comme dans Las Vegas Parano ou encore Jack Sparrow. De là à lui faire jouer le triple rôle de Batman, son alter égo et sa némésis de toujours, il n’y a qu’un pas que mon imaginaire a franchi. Ce changement de casting aurait permis de légitimer ce semi-rebooté. Car oui Tim Burton n’aime pas les suites comme on peut le voir dans sa filmographie, ce film reste une exception et il fera donc tout son possible pour réduire les allusions au premier opus dont il est pourtant l’instigateur. Un réalisateur aussi schizophrène que ses personnages.

Le film cède donc sa numérotation chere au suite du moment contre un sous-titre mais ça ne sera pas la seule modification que le cinéaste opérera à son retour. Les allusions au film précédent se limitent au strict minimum: Vicky Vale est à peine mentionnée au point de la reléguer au rang de background pour Bruce Wayne. Robin, son célèbre sidekick, dépassera le stade des story board et du script pour se frayer un chemin jusqu’aux essais costume avec Marlon Wayans. Je comprend l’intérêt d’utiliser des comédiens à contre emploi, cela fait généralement ressortir le meilleur d’eux même et Michael Keaton en est un bon exemple, mais l’homme derrière Scary Movies aurait eu bien du mal à se fondre dans l’univers gothique de Burton. Selon le scénariste il y avait trop de protagonistes dans cette histoire et le jeune prodige fut donc écarter du projet au fur et à mesure des différentes versions du script. Toutefois on peut imaginer qu’il aurait pu être lié au cirque dont fait partie Oswald, en tout cas cela aurait pu être une porte d’entrée à défaut de lui montrer la sortie.

 

Ce Dick Grayson aurait donc changé de couleur de peau, comme Harvey Dent sous les traits de Billy Dee Williams, si il avait été de la partie. Ce dernier, pourtant bien installé dans le premier volet malgré une présence mineure, aurait du être développé et avoir une place de choix dans cette suite. Quand bien même ce choix de casting s’était révélé être une trahison à l’origine du vilain au yeux des fans hardcores purs et durs, cela n’aurait résolu qu’une partie du problème avec la moitié du visage carbonisé. Un calvaire qui lui fut épargner puisque le célèbre procureur amené à devenir Double Face s’est vu voler sa place par un autre complètement étranger au comics. Création originale pour les besoins de l’histoire et référence à l’acteur de Nosferatu, Max Shrek vampirise le récit de sa présence sous les traits de Christopher Walken. 

Dans l’une des nombreuses versions du script cet homme d’affaire véreux devait entretenir une relation fraternel avec le Pingouin, sorte de vilain petit canard de la famille, pour au final retirer cet aspect du long-métrage final. Ce lien familial peut être extrapoler selon les différents niveaux de lecture du film et cela n’empêche pas Dany DeVito de construire un personnage complexe, tour à tour sadique puis suscitant la pitié auprès du spectateur. Une ambiguïté qui fonctionne à merveille avec sa partenaire de jeu, la féline Michelle Pfeiffer. Il est interessant d’avoir fait de Selina une caricature de la vieille fille avec son chat là où à la même époque Frank Miller la dépeignait comme une prostituée dans Batman Year One. Cela ne l’empêche pas d’être sexualisée au possible et après une sublime scène de résurrection, elle se confectionne un costume lui donnant l’impression d’être recouverte de cicatrices.

Rapiécée de la tête aux pieds, ce design rappel celui de Sally dans l’étrange Noel de Monsieur Jack. Cette silhouette brillante semble liquide, comme si elle était recouverte de pétrole, et donne l’impression d’être une ombre insaisissable. L’utilisation du fouet participera grandement à l’iconisation du personnage et à son caractère indomptable. Cet arme fétichiste sera maniée à la perfection par l’actrice qui fera des prouesses avec. Mais elle apprendra à ses dépends qu’il n’est pas possible de dresser tout les animaux et dans ce cirque ambulant, Batman n’est pas prêt à donner la patte. Toutefois il existe une véritable alchimie entre eux, surement du au fait que les acteurs ont entamé une relation lors du tournage, et cela est d’autant plus visible lors de la scène du bal masqué. Un événement auquel ils se rendent à visage découvert, du moins au yeux des autres. En effet cette exposition est plutôt révélatrice de leur personnalité, pour eux leur identité civile n’est qu’un masque tandis que leur alter égo est leur véritable nature profonde.

Cette animalité sous jacente, Burton la cultive dans chacun des plans qu’il compose et finalement se prend au jeu. Lui qui ne voulait pas revenir pour un deuxième épisode, et qui s’est laissé tenter pour notre plus grand bonheur, s’est finalement retrouvé dans la situation inverse lorsqu’il s’est rendu dans les studios pour proposer ses idées à un éventuel troisième épisode. Chose qui lui a été refusé vu le résultat de celui-ci jugé beaucoup trop sombre de la part du public. Le cinéaste cherchera refuge dans un spin-off de Catwoman ou encore une relance de la franchise de Superman avec Nicolas Cage dans le rôle titre sans pour autant concrétiser l’un ou l’autre. Il aura au moins eu le mérite de partir sur un chef d’oeuvre, même si celui-ci n’a été reconnu en tant que tel que bien plus tard, la faute à une sortie en plein été. Une période propice aux Blockbusters mais ce Batman n’a rien d’un Blockbuster conventionnel, en tout cas son contexte ne reflète en rien l’actualité du moment. Du moins en terme de température.

Voulant profiter de la hausse des fréquentions cher à cette période estivale, Warner place une date de sortie en plein été 1992. On est en droit de se demander si les responsables ont vu le film avant d’acter une telle décision car on ne peut pas dire que le département marketing ait eu une idée de génie. Sortir un film se déroulant à Noel en pleine canicule, voilà qui peut paraitre déstabilisant pour le spectateur lambda. C’est comme vendre une comédie à un public venu assister à une tragédie. Le spectateur n’est pas forcément dans le bon état d’esprit pour apprécier comme il se doit ce long-métrage. Je gage que si la sortie avait été repoussé à la fin de l’année, le film aurait eu bien plus de succès. En plus d’avoir une marge de manoeuvre supplémentaire compte tenu du rush dans lequel s’est terminé la post-production. En l’état ce film a plus des allures de hors-série type épisode spécial de Noël, comme peuvent en proposer nombre de séries, plus qu’une véritable suite.

Avec le temps Tim Burton s’en fera une spécialité en situant la plupart de ces films dans l’une des deux périodes phares que sont Noël et Halloween. Deux fêtes enfantines qui pourtant ne ramène pas cette tranche d’âge dans les salles. Pourtant ce nouvel opus a tout du cadeau de Noël en avance pour les fans de la chauve-souris mais c’était sans compter sur un de ses plus grands ennemis. Même si le Joker avait été évincé du casting à l’issue du premier film, un autre clown se tenait dans les coulisses afin de mettre Batman en difficulté: le célèbre Ronald McDonalds. Cette institution, qui a peut-être fait plus de victime que tous les méchants de Batman réunis, a eu son mot à dire lors de la mise en chantier de cette suite. Vendre des jouets dans les Happy Meal était une priorité mais des figurines basées sur un trio de personnages tout en noirceur viendra mettre un terme à ce partenariat pourtant fructueux en 1989.

En cause: le Pingouin et ce sombre liquide qui dégouline de sa bouche et une Catwoman hyper sexualisée. De quoi couper l’appétit des enfants adeptes de la mal bouffe selon l’institution de fast food qui ferait mieux de contrôler ce qu’ils mettent dans leur burger. Outre une date de sortie inappropriée, je pense que la problématique est plus profonde. Dans un film où le méchant se propose d’enlever et de tuer tout les premiers nés de Gotham, il ne faut pas trop s’étonner de ne pas voir les enfants au rendez-vous. La méprise concernant le public visé est présente depuis l’écriture même du script. Celui là même que Burton a modifié dans les grandes largueurs et mettre une armée de pingouins ne changera rien à l’affaire, bien au contraire. En effet parmi les animatroniques se cache de véritables pingouins spécialement dressés pour les besoins de plusieurs scènes dignes de la marche de l’empereur en mode « vengeance contre le réchauffement climatique ».

De quoi s’attirer les foudres des associations protectrices des animaux ce qui n’empêchera pas Burton de réitérer le procédé sur des écureuils dans Charlie et la chocolaterie. Les amateurs de la chauve-souris se plaindront également de son mauvais traitement entre les mains du cinéaste. Ou plutôt son absence de traitement puisque le personnage se trouve en retrait, presque mutique. De l’aveu du scénariste, le script d’origine était bien plus bavard mais Michael Keaton a jugé bon d’adopter une prestation tout en retenue en rayant les lignes de dialogues qui lui étaient dévouées. L’adage « moins c’est plus » semble donc avoir été le mot d’ordre lors de la production afin d’avoir un long-métrage épuré au possible de tout le superflu. Reste donc un film minimaliste dont la musique se charge de véhiculer les émotions pour masquer les silences. Pour se faire la symphonie de Danny Elfman prend toute sa mesure en nous offrant une partition quasi-omniprésente, c’est une sorte d’opéra baroque.

Dans un même ordre d’idée, c’est presque un film muet. D’ailleurs les mots commencent à me manquer pour parler de cette oeuvre qui m’a laissé bouche bée, marqué par sa beauté et sa poésie. Je me rappelle l’avoir eu au vidéo club pour le louer et en faire une copie avec notre double magnétoscope. Ces engins étaient doués d’une capacité d’enregistrement sur deux vitesses, LP ou SP, et selon si l’on optait pour l’un ou l’autre, l’enregistrement se faisait en noir et blanc. Et je pense que ça n’est pas une coïncidence si je me souviens d’un film à la limite du monochrome à cause d’une palette de couleurs très limitée par les personnages d’une noirceur abyssale et évoluant dans des paysages immaculés de blanc en pleine période de Noel. Pourtant le film n’a rien de manichéen, la plupart des personnages sont tout en nuances de gris et quelques touches de couleurs vives viennent confirmer qu’il ne s’agit pas d’un vieux film. Pour cause son esthétique semble intemporelle. Encore aujourd’hui le film n’a pas vieilli contrairement au spectateur que j’étais et qui peut maintenant en parler avec plus de recul. Tim Burton en fera de même, cette éviction de la franchise qu’il a contribué à bâtir lui permettra de faire une introspection sur son métier de cinéaste à travers « Ed Wood », son film suivant totalement en noir et blanc.

« BATMAN LE DÉFI » WINS!

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