« LA MOMIE » VS PROCRASTINATION
Comment créer un univers partagé lorsque l’on n’est pas partageur? Il est légitime de se poser la question à la vue de tous ceux qui ont essayé d’emboiter le pas aux productions Marvel. Non content d’avoir créé une mode dans le cinéma, aucuns studios ne semblent capable de reproduire ce succès. Sorte d’exception qui confirme la règle qu’ils ont eux-même inventé, Marvel Studios domine le marché depuis maintenant plus de 10 ans sans réelle concurrence. A la course à l’univers partagé il n’y a donc personne à départager, passant d’outsider à leader sans voir de répercussion sur leurs parts de marché faute d’adversaire tel que ceux qu’ils s’amusent à dépeindre dans leurs films. Pourtant à bien y regarder une formule existe si l’on analyse en détail les débuts de la firme depuis racheté par Disney. Outre la légitimité à voir le format serial des comics-books adapté sous forme de série télé sur grand écran, on remarque qu’il est important d’avoir des bases solides afin de supporter les films qui vont s’y additionner. La recette du MCU est d’avoir d’emblée mis en production deux films pour créer cette impression de partage avec Iron Man et Hulk. Et bien que cette connexion ne soit réellement tangible qu’à travers les scènes post-générique, c’était une façon comme une autre d’accoutumer le spectateur à ce qui deviendra un rendez-vous régulier.
Un pari risqué qui a payé pour Kevin Feige, grand architecte de la maison des idées, face à des spectateurs alors en pleine découverte de cette nouvelle façon de voir des films. Copié et jamais égalé, les autres studios avides d’argent se sont contentés de prendre le train en marche et de rattraper leur retard en la matière en transformant n’importe laquelle de leur franchise en univers étendu. Parmi tous ces plagiats seul Warner semblait avoir la légitimité à transposer les super-héros DC de cette façon mais en prenant Man Of Steel comme base, grand film au demeurant mais pas destiné à faire partie d’un plus grand tout, leur univers s’est effondré sous ses fondations. Là où Marvel avait uni le géant vert et l’homme de fer en leur offrant chacun un long-métrage, DC a tenté de rattraper son retard en faisant se confronter l’homme d’acier et l’homme chauve-souris au sein d’un seul et même film. Une façon de tricher qui s’est avéré déstabilisante pour les spectateurs, quand bien même la promesse de voir les deux icônes sur l’affiche était excitante. Parmi cette profusion de super-héros en tout genre jusqu’à saturation, au point que le public néophyte ne sache pas de quelle écurie appartient tel ou tel personnage, les seuls qui pouvaient encore tirer leur épingle du jeu était donc Universal et sa galerie des horreurs.
Après une première tentative ratée en 2014 avec Dracula Untold, le studio réitère en 2017 avec un autre monstre: La momie. Une démarche tout aussi opportuniste que la première dans l’idée de construire un ensemble de films se répondant mais loin d’être en désaccord avec l’histoire d’Universal. Si l’on se penche sur le passé de cette firme, sa réputation a été bâtie par une forme embryonnaire de l’univers étendu à travers des crossovers entre le monstre de Frankenstein, le loup-garou, la créature du marais,… En sommes des précurseurs dans le fait de susciter des rencontres sous un même giron entre des personnages loin de s’accorder en terme de style et d’époque. Un passif sur lequel ils auraient pu s’appuyer à base de clin d’oeil et d’easter eggs en tout genre comme se plait à le faire Marvel à l’adresse de ses fans. Nul doute que Guillermo Del Toro, grand amoureux de montres, aurait saisi tout l’intérêt d’une telle démarche pour en faire un tout cohérent. Son refus à l’issue de cette proposition alléchante visant à coordonner l’ensemble des productions, qu’il regrettera de son propre aveu, ne permettra pas à Universal d’avoir un réel plan d’ensemble quant à la direction à donner à son univers. Malgré ces deux faux départs, on ne peut pas leur reprocher de ne pas être allé chercher la bonne personne pour le poste de showrunner.
Si l’on applique la formule Marvel telle que je l’ai extrapolé précédemment, ces deux films que sont Dracula Untold et La momie auraient du être lancés à quelque mois d’intervalle comme Iron Man et Hulk en leurs temps. L’un se situant dans le passé, l’autre dans le présent, deux aspects de cet univers comme Kevin Feige l’avait fait en proposant au public le reboot du film de Ang Lee et un autre complètement inédit mis en scène par Jon Favreau. Une prise de risque controlée puisqu’ils avaient une chance sur deux de se planter, ils ont alors multiplié leur chance par deux. Si l’un faisait un bide il y avait toujours un autre film pour sauver les meubles de cette jeune entreprise qui a vu le jour en 2008. Faisant partie des pères fondateurs, Universal est loin d’être tout jeune et pourtant, malgré son statut de pionnier du cinéma impliquant une certaine expérience, le studio semble dépasser par les événements. Aucune filiation n’est assumée quand bien même Dracula Untold clôturait son intrigue dans le présent, amenant d’une certaine façon à la momie comme Captain America avait joué la carte du film d’époque pour mieux introduire le personnage dans le monde moderne d’Avengers. Dès lors, deux choix s’offraient à Universal: revenir à l’époque où était sensé se dérouler l’action en embrassant un ordre chronologique jusqu’à notre époque ou actualiser les origines de chaque monstres.
Si le vampire de Bram Stocker a suivi ce premier schéma, la momie se réclame plus du second en situant son action sur fond de guerre en Irak. Loin d’être une mauvaise idée, même Tony Stark s’était vu redéfini en passant de la guerre du Vietnam à des conflits prenant place en Afghanistan afin de coller à l’actualité du moment. Pour coller au maximum au contexte, l’histoire va même jusqu’à oser montrer des Djiadistes détruire des oeuvres d’art historiques tel qu’on a pu le voir au journal télévisé. Cela sera la seule prise de risque d’un film qui accumule les clichés à travers ses répliques, ses plans ou ses rebondissements déjà vu et revu. Par contre ça ne sera pas le seul emprunt à Marvel puisqu’on retrouvera le Docteur Jekyll en guise de Nick Fury à la tête d’une sorte de SHIELD. Sous le dénomination de Prodigium, cette organisation est à la recherche d’un rubis rouge qui sert de McGuffin à l’intrigue sur le même principe que les pierres d’infinité pour contrer rien de moins que le diable en tant que Thanos de service. Face à cette menace, une sorte de ligue des gentlemen extraordinaires avait été annoncé avec Johnny Depp en homme invisible, Russel Crowe en Mister Hyde, Javier Bardem en monstre de Frankenstein, Sofia Boutella en Momie et Tom Cruise en… je ne sais quoi. C’est bien là tout le problème du film.
La super star n’incarne ici aucune monstruosité, juste un type lambda, un soldat comme il en a déjà tant incarné dans sa carrière, et c’est bien dommage puisque c’est ce qui fait l’attrait de ce type de franchise. Il est juste Tom Cruise, cet être immortel sur lequel le temps semble n’avoir aucune emprise. Un monstre du cinéma si l’on peut dire. Et malgré sa longue filmographie ce n’est que la deuxième fois que le comédien s’essaye au genre fantastique / épouvante, la première étant une adaptation du roman d’Anne Rice « Entretien avec un vampire ». Il était même un temps rattaché au rôle de Van Helsing sans que cela n’aboutisse depuis que Hugh Jackman à incarner le chasseur de vampires. Il était donc permis de croire à une révélation amenant à penser que son personnage était un descendant de la némésis de Dracula mais il n’en est rien, à l’issue du long-métrage aucun titre ne permet au spectateur de le définir d’une façon claire: vampire, momie, zombie, possédé, dieu,… Au delà de cette identification, il y avait là une opportunité pour Tom Cruise de casser son image en incarnant un bad guy, lui qui avait excellé en se prêtant à l’exercice sous la direction de Michael Mann dans le thriller « Collateral ». Il y offrait une performance incroyable, bien loin de ce que l’on peut voir ici où un acteur de sa stature n’a clairement pas sa place pour s’intégrer à ce type de franchise.
Pourtant on peut y voir une sorte d’ironie revancharde chez l’acteur à tenir la tête d’affiche de cette production, amenée à construire toute une saga, lui qui était pressenti pour incarner Tony Stark avant de se désister au profit de Robert Downey Jr. Il y a de quoi être envieux devant le succès de cette occasion manquée et pourtant le MCU n’aurait surement pas été pareil avec la présence de cette star en puissance. Son emploi du temps trop chargé entre les différents Mission Impossible et ses sorties de route avec la scientologie lors des phases de promotion auraient eu raison du planning de production soutenu de Marvel Studio. Une réalité que Kevin Feige a bien compris au point d’en faire une règle en embauchant des acteurs à la renommée toute relative et interchangeable en cas de soucis. D’ailleurs les deux premiers films que je mentionnais, et qui sont les piliers de leur univers cinématographique, ont subis des changements sans pour autant affecter l’ensemble de la structure: Edward Norton a cédé sa place à Mark Ruffalo en tant qu’interprète de Hulk ou dans un rôle plus secondaire celui de Rhodes qui change de visage dans Iron man 2. Les personnages sont plus importants que les acteurs qui les incarnent et lorsque l’on choisi Tom Cruise, on prend le risque de ne voir que lui à l’écran à tel point d’en oublier le nom de son personnage.
Marvel Studios n’a pas pour autant fait une croix sur la notoriété des grandes stars d’Hollywood en leur réservant des rôles de méchant leur permettant de participer à un projet d’envergure sans pour autant les monopoliser et les engager sur des suites à rallonge. Le problème d’Universal c’est de ne posséder que des méchants et la solution de les transformer en anti-héros ne fonctionne pas pour les démarquer de la concurrence super-héroïque, d’où l’ajout de star au casting pour leur proférer un capital sympathie. Ce qui peut paraitre un atout dans la plupart des productions se révèle ici bien handicapant. Le merchandising ne sait pas si il doit cibler le public de Tom Cruise, celui qui a aimé la momie version 98, celui séduit par la promesse d’un univers partagé et qui ne veut rien rater car il n’a pas été au rendez-vous avec Marvel (et à du rattraper des dizaines de films avant de comprendre quelque chose) et on a eu la chance de ne pas avoir un grand réalisateur aux commandes pour ne pas rendre le projet encore plus flou sur ses intentions. Ce deuxième film d’Alex Kurtzman ne fait pas pour autant de lui un novice dans le milieu puisqu’il a officié sur de nombreuses série télé puis des blockbusters avec son compère Roberto Orci en tant que scénariste, notamment sur Mission Impossible 3.
Une mission qui semble avoir satisfait l’interprète d’Ethan Hunt au point de vouloir renouveler cette collaboration à un autre niveau. En occupant le poste de metteur en scène, Alex Kurtzman délaisse l’histoire ce qui est un comble pour un auteur. Idem pour Tom Cruise, d’ordinaire gage de qualité dans la sélection de projets autant interessants que divertissants, qui se trouve ici obliger de faire appel à la plume de Christopher McQuarrie. Il est d’ailleurs interessant de constater qu’à l’heure où les stars ont leur assistant personnel, leur dialoguiste, leur doublure attitré, leur coiffeur perso, certain vont même jusqu’à ramener leur scénariste afin d’étoffer les scènes où ils apparaissent. Mais pas de quoi rendre le personnage plus complexe lorsque celui-ci apparait principalement dans des scènes d’action spectaculaires. On est pas loin de ce que fait l’acteur dans sa franchise d’espionnage en faisant face à un crash d’avion provoquant une chute libre ou en esquivant des voitures en plein vol à la moindre occasion. A croire que l’environnement dans lequel il évolue est beaucoup plus dangereux que la momie qui est à ses trousses. C’est d’ailleurs l’une des quelques bonnes idées à mettre au crédit des nombreux scénaristes impliqués en faisant de l’antagoniste une femme incarnée par Sofia Boutella.
A cela il faut ajouter un effort sur son apparence, loin des bandelettes ringardes et en lui octroyant une paire d’yeux qui se dédouble avec un effet visuel assez sympa (même si Kurtzman a déjà utilisé cet effet sur la série Fringe). Ses pouvoirs sont en total interaction avec son environnement puisqu’elle a la capacité d’interagir avec le sable. Elle fait la démonstration de sa puissance en plein milieu de Londres en réduisant les vitres en verre à leur état naturel pour créer une tempête de sable telle que celle que l’on a pu voir dans la version de 1998. Mais l’histoire ne puise pas seulement dans cette version antérieure puisqu’elle emprunte sa structure narrative à Dracula 2001 avec des cambrioleurs rapatriant un cercueil par avion avant de se crasher. La débauche d’effet spéciaux, plutôt bon au demeurant, ne viendront pas cacher une accumulation de clichés. Des personnages stéréotypés c’est une chose, mais le film franchi la ligne lorsqu’il cède à la facilité en s’octroyant les services d’un sidekick pour apporter une touche d’humour. Incarné par un acteur de la série New Girl, son duo avec Tom Cruise saborde le film à chacune de ses apparitions. Même Russel Crowe aurait mieux fait de pousser Warner à produire un film sur sa version de Jor El dans Man Of Steel plutôt que de s’investir dedans. Quand bien même l’univers partagé de DC soit bancal.
Au final le film ne dispose même pas de scène post-générique, marque de fabrique pour tout univers partagé en devenir qui se respecte. A croire qu’il n’y avait aucun plan, une sorte d’aveu de cet échec ne suscitant aucune attente chez le spectateur. Pire, en faisant référence à la version de 1998 à travers le livre des morts ou un visage qui émerge d’une tempête de sable, le long-métrage subit inévitablement la comparaison avec celle-ci. Dans un style différent sur le ton de la comédie, cette réalisation mettant en vedette Brendan Fraser, dans l’un de ses meilleurs rôles, avait eu la bonne idée de calquer son ambiance sur celle d’Indiana Jones. Son réalisateur Stephen Sommers avait réussi à restituer cette ambiance Pulp comme avait pu le faire Joe Johnston en s’octroyant le droit d’un film entier se déroulant durant la seconde guerre mondiale avec Captain America. Le même qui s’occupera de The Wolfman qui aurait pu tout aussi bien être une tentative de plus de construire un univers étendu en 2010. Avec la sortie prochaine d’un nouvel opus de l’homme invisible on est en droit de se demander si toute les figures du fantastique vont y passer pour tenter de faire exister ce Dark Universe au yeux d’un public qui ne réclame juste qu’un bon film.
Il aurait été beaucoup plus intéressant de moderniser la franchise à l’image de ce que Stargate a pu faire. Toute cette mythologie autour des dieux Egyptiens trouve une résonance particulière auprès du public notamment la théorie des anciens astronautes. Cette hypothèse popularisée par Erich Von Däniken voit les extraterrestres comme étant responsable d’avoir apporté le savoir et la connaissance à la race humaine et accessoirement de la construction des pyramides. Ce dernier élément cumulé avec des fouilles archéologiques ayant retrouvé des momies tellement difformes qu’elles sont soupçonnées être d’origine alien auraient fait un bon point de départ. Cette théorie du complot cher aux Ufologues, à défaut d’une approche plus Scientologue cher à Tom Cruise, aurait permis d’amener l’histoire vers une dimension plus cosmique comme l’avait fait Marvel avec la mythologie nordique de Thor. Inscrire l’histoire dans cette réalité conspirationniste aurait été possible puisque Jon Spaihts qui a livré une première ébauche de ce remake avait aussi rédiger celui de Prometheus, avant que Damon Lindelof ne repasse par dessus. Avec une thématique créationniste similaire à celle que je recommande cela aurait permis de renouveler le genre du film d’aventure et de sortir du carcan de l’horreur / épouvante dans lequel Universal a enfermé ses monstres.
Tom Cruise se serait assurément plu dans cette relecture très SF, lui qui a offert ses plus grands moments de gloire au genre avec Edge of Tomorrow, La guerre des mondes, Minority report ou encore Oblivion. Plus que des véhicules à sa gloire, ces chefs d’oeuvres du septième art sont avant tout des films d’auteur et c’est précisément là où Universal aurait du frapper un grand coup plutôt que sur son casting 5 étoiles. Ce sont les réalisateurs qui sont en charge de l’esthétique d’un film est une annonce en grande pompe sur plusieurs d’entre eux aurait permis d’envoyer un message fort quant à leurs intentions artistiques. A moins d’être aveugle ou de mauvaise foi, Tim Burton n’a jamais caché son amour pour les monstres de la Hammer et plus particulièrement le monstre de Frankenstein. Un gage de prestige pour un réalisateur en perte de vitesse tout comme Alex Proyas qui a à son actif des perles comme The Crow, Dark City mais aussi du grand spectacle comme son dernier film en date: Gods Of Egypt. D’origine Egyptienne, il semblait tout désigner pour s’occuper du retour de cette momie en faisant preuve de noirceur au sein d’un divertissement grand public. Des noms synonyme de qualité et qui ont fait leur preuve dans le domaine du Blockbuster, aptes à créer une première phase se clôturant par un gigantesque crossover.
Si le studio n’avait pas pu s’octroyer les services du grand Guillermo Del Toro, ils avaient néanmoins réussi à mettre la main sur un de ses poulain en la personne Andy Muschetti. Lorsque l’on voit Mama et son Dyptique « Ça » on comprend qu’il soit partie pour différends créatifs mais avant lui Len Wiseman était le premier à avoir été rattaché à ce projet. Quoi qu’on en pense, ses deux opus d’Underworld reste très sous-estimé en plus de faire s’affronter dans une histoire totalement cohérente des vampires et des lycans. N’ayant pas encore la momie sur son tableau de chasse, c’est d’ailleurs peut-être ce qui a attiré Universal à lui confier les reines du projet visant à terme une rencontre au sommet. Un conflit d’emploi du temps (pour d’obscures raisons puisqu’il n’a rien fait de notable depuis son remake de Total Recall) l’amènera lui aussi à quitter la production pour conduire au film qui est arrivé sur nos écrans. Un développement aussi maudit que la momie qu’il met en scène ne créant a aucun moment cette sensation de partage qu’est venu chercher le spectateur. Pour cela il lui faudra se rabattre sur ce qui reste à l’heure actuelle le meilleur crossover de monstres: Van Helsing. Dernier film de Stephen Sommers, qui n’est nulle autre que le réalisateur de la momie de 98, à puiser dans le vivier d’Universal pour en extraire un rollercoaster jouissif à tout point de vue.
PROCRASTINATION WINS!








