
« WESTWORLD SAISON 2: LA PORTE » VS PROCRASTINATION
Dans leur soif de conquête de nouveaux territoires, les Américains ont toujours eu à coeur de s’approprier les productions étrangères pour les adapter à leur propre culture. À l’affut du moindre succès en dehors de leur industrie, les producteurs en mal d’idées originales se chargent de repérer et d’acheter les droits de ces films pour les refaire à leurs manières. Cela implique la plupart du temps d’en délocaliser le lieu de l’action, mais des changements plus profonds peuvent être opérés au point de ne plus avoir qu’un lointain lien de parenté avec l’oeuvre d’origine.
Ainsi la comédie française de Claude Zidi est devenue le méga blockbuster True Lies chapeauté par James Cameron derrière la caméra. Les Espagnols ont eux aussi vu l’un de leurs classiques, Ouvre les yeux, passer par le prisme du cinéma hollywoodien avec Tom Cruise en tête d’affiche. Mais il est permis de fermer les yeux sur toutes ces modifications tant Vanilla Sky est un chef d’oeuvre. D’autres n’ont pas eu cette chance, la liste des exemples est longue dans ce domaine et celle-ci ne s’applique pas seulement à donner un passeport à ces films.
La notion de remake est autant spatiale que temporelle et en cela, il est possible de déterrer de vieux films pour les remettre au gout du jour. Lorsque c’est le cas, les Américains vont souvent piocher dans leur gloire d’antan afin de leur donner une seconde jeunesse avec les moyens d’aujourd’hui. Parmi leurs classiques on retrouve Westworld qui, avant d’être une série à succès sur HBO, était un long-métrage de Michael Crichton daté de 1973. Un western où se mêle la science-fiction avec notamment Yul Brinner dans le rôle d’un cow-boy androïde.
Un choix plutôt cohérent compte tenu de la participation de l’acteur au film Les sept mercenaires et dans lequel il portait exactement le même accoutrement. Par contre, ce dernier est loin d’être identique à sa source d’inspiration. En effet, Les sept mercenaires de John Sturges n’est rien d’autre qu’un remake déguisé des Sept samouraïs de Akira Kurosawa. C’est dire jusqu’où peut aller la façon d’appréhender une histoire afin de l’adapter à un public dont la culture lui est complètement étrangère. Des samouraïs aux mercenaires, leur nombre est identique sauf au jeu des 7 différences.
Cette saison 2 de Westworld joue habilement avec cette thématique grâce à la découverte de Shogun World. Absent du film de 1973 qui, outre le parc éponyme, proposait le moyen âge et la Grèce antique, cet ajout n’a donc rien d’anodin. Entraperçue à la fin de la première saison, cette deuxième fournée en dévoile beaucoup plus tout en restant très familière. Et pour cause, une fois dans ce monde, les personnages sont stupéfaits de voir que les hôtes de ce Japon féodal suivent les mêmes lignes narratives en guise de spectacle pour les visiteurs.
Ce n’est ni plus ni moins qu’un remake et cela est justifié par l’un des scénaristes du parc, Lee Sizemore alors en fuite avec Maeve et sa bande, qui avouera ne pas avoir eu le temps de faire dans l’originalité. Un plagiat qui met en parallèle deux mondes que tout oppose. D’un coté on a un milieu raffiné, des traditions et un code de l’honneur tandis que de l’autre on a des bourrins évoluant dans un bourbier sans foi ni loi. Ces entités ont déjà été en conflit à travers l’Histoire, notamment dans la guerre du pacifique, et les voir réunis ici est assez ironique.
Pour autant, il s’agit là des deux faces d’une même pièce aussi ronde que le soleil: l’aube et le crépuscule. Plus connu sous le nom de pays du soleil levant, celui-ci se lève à l’Est et se couche à l’Ouest. Soit à Westworld. Mais le passage d’un monde à un autre n’a rien de déstabilisant, bien des cinéastes avaient déjà joué sur le mélange des genres comme James Mangold lorsqu’il a réalisé son diptyque sur le personnage de Wolverine. Dans le combat de l’immortel, le mutant griffu se trouve confronter à des hordes de ninjas en plein Japon tandis que dans Logan c’est toute l’imagerie du western qui est convoquée pour ce champ du cygne.
Outre une filmographie qui fait la part belle à ces deux cultures, Quentin Tarantino était lui aussi passé de l’une à l’autre au sein de la même histoire qu’était Kill Bill. Le premier volume avait pour cadre le film d’art martiaux tandis que le second empruntait aux codes des pistoleros. Les deux genres semblent donc plutôt bien cohabiter et il en est de même ici. Les intrigues étant divisées, les deux personnages principaux se font le reflet de ces deux orientations. D’un côté, Maeve est une vraie guerrière avide de vengeance dans l’esprit de Béatrice Keadow, et la relation avec sa fille appuie d’autant plus cette ressemblance.
De l’autre, Dolores se réclame plus de Django si l’on continue à utiliser les protagonistes de Tarantino en guise d’exemple. Elle a à coeur de libérer les siens de l’esclavage afin de mener une guerre contre les tortionnaires que sont les humains. Mais dans l’optique de trouver une successeur à la série Game of Thrones, Dolores est aussi très proche de Daenyris dans son comportement, même si elle emploie les méthodes du roi des marcheurs blancs pour recruter les membres de son armée. Ces deux philosophies sont donc amenées à se confronter lorsque leurs chemins se croiseront pour croiser le fer. Et faire parler la poudre.
À ce propos, et bien que j’ai adoré tous les passages se déroulant à Shogun World, j’ai eu du mal à en comprendre le fonctionnement pour un visiteur. Défini comme étant un niveau supérieur pour ceux qui s’ennuient dans Westworld, le degré de violence y est tel que je vois mal comment un humain peut y survivre sans séquelles. Je peux comprendre que les armes à feu permettent de tirer des sortes de balles à blanc, mais pour les sabres je ne vois pas comment une telle chose peut manifester une mort factice auprès des visiteurs une fois le coup porté.
Vu les victimes d’amputations laissées dans le sillage lors de la visite de ce parc, je doute que cela soit réservé aux novices. Il n’était déjà pas très clair du pourquoi du comment on pouvait reconnaitre un androïde d’un humain lorsque l’on était dans la peau de ce dernier, mais alors là j’ai du mal à y voir une explication. Quoi qu’il en soit, avant d’en arriver à la fatidique confrontation entre ces deux courants de pensée, il ne faut pas oublier que les cow-boys seront toujours les éternels ennemis des Indiens. Et ces derniers ont le droit eux aussi à un épisode qui les met à l’honneur.
Intitulé Kiksuya, il contredit totalement la vision des remakes telle que les Américains la conçoivent. En effet, cet exercice visant à refaire un film est en partie dû à un public réfractaire aux sous-titres. Là, c’est pourtant ce qui se passe durant la quasi-totalité de l’épisode avec un Indien débitant ses dialogues et son monologue dans sa langue d’origine. Une sacrée prise de risque après une incursion dans Shogun World qui était loin d’être gagné pour les spectateurs de la première saison qui s’étaient réunis pour l’aspect western. Mais tout comme son frère, Jonathan Nolan, créateur de la série, semble ne pas sous-estimer l’intelligence de son public pour le prendre par la main et lui donner ce qu’il attend.
Malgré tout, une complexification inutile est palpable dans la narration. Sans doute dans l’optique de s’assurer que les spectateurs n’en découvrent pas les tenants et aboutissants dès les premiers épisodes comme cela avait pu être le cas dans la première saison. Sauf que là, on sent une volonté de brouiller les pistes avec cette temporalité qui se joue du public comme Lost avait pu le faire en son temps, mais d’une manière plus compréhensible. La saison une avait été tellement sournoise dans sa rétention d’informations et de repères temporels amenant à un très grand retournement de situation, que là on ne peut que regarder cette suite avec paranoïa.
On analyse tout, de la moindre ligne de dialogue à l’arrière-plan à la recherche d’indices susceptibles de résoudre cette énigme télévisuelle. Quelque part, on cherche à s’auto-spoiler sur des spéculations et des théories là où le plaisir de cette histoire réside dans sa découverte. Le showrunner en chef qu’est Jonathan Nolan y est pour beaucoup dans ce comportement poussé à l’extrême avec cette suite. En se donnant autant de mal à compliquer son intrigue à travers des pièces de puzzle en guise de scènes, on peut y voir une sorte de revanche sur le plus gros twist de la série qui avait été deviné dès les premiers épisodes par des internautes.
Le fait que William et l’homme en noir ne soient qu’une seule et même personne relève du coup de génie, et je peux aisément comprendre cette rancoeur à avoir vu le retournement de situation éventé sur la toile. Cela ne l’a pas empêché de poursuivre dans cette voie et de développer encore un peu plus ce personnage interprété par deux acteurs différents: Jimmi Simpson et Ed Harris. L’évolution physique de l’un à l’autre se révèle finalement aussi casse-gueule que dans Looper. Les deux acteurs ne partagent que très peu de points communs surtout si l’on se réfère à des photos de Ed Harris étant jeune.
Ceci a sans doute participé à semer le trouble dans la première saison même si cela n’aura pas été suffisant. Malgré tout, l’épisode 4 arrive à nous faire accepter cette idée en y allant progressivement. On y voit William rendre visite à son beau-père, PDG de Délos, qui semble le sujet d’une expérience dans une espèce d’appartement dont il ne peut s’échapper. Le vieillissement de William se fait alors plus tangible tandis que James Délos, bien que déjà âgé, semble ne pas prendre de rides supplémentaires. À chaque fois, avant qu’il ne reçoive son unique visiteur, on le suit dans sa routine quotidienne qui n’est pas sans rappeler celle de Desmond dans l’ouverture de la saison 2 de Lost.
Les affres du temps n’ont aucune prise sur James Délos et pour cause, cette succession de cycles vise en réalité à expérimenter l’implantation d’une conscience dans le corps d’un hôte. Mais à chaque fois, la transplantation ne prend pas et le cerveau rejette ce corps étranger. Une fois de plus, la thématique du remake s’exprime à travers cet épisode. D’une certaine façon, le fait de refaire un film, ou ici la copie d’un être humain en l’occurence, n’est qu’un moyen de plus pour accéder à l’immortalité. Ce sont là les véritables intentions derrière le parc et l’épisode centré sur William, l’avant-dernier, révélera que les données des visiteurs sont stockées grâce à leur chapeau.
C’est également l’occasion de découvrir que William a une fille, Grace, et celle-ci nous est présentée lors du troisième épisode sans pour autant que l’on ne puisse établir de liens de parenté entre les deux. Contrairement à son alter ego, l’homme en noir. La manière dont l’on découvre cette femme forte, dans une zone du parc recréant l’Inde colonial et en pleine chasse du tigre du Bengale, lui donne un caractère totalement indépendant. Non seulement avec son père, dont on découvrira la connexion un peu plus tard, mais aussi avec les autres intrigues auxquelles elle ne prend pas part dans l’immédiat.
Cette façon d’intégrer ce nouveau visage se fait ainsi d’une manière autonome avant de venir se greffer au reste du casting. Ce dernier s’étoffe de bien des personnages grâce à Shogun World, mais aussi dans l’exploration du parc que l’on connait déjà tout comme des têtes pensantes qui s’agitent en coulisses. Les allés retours entre cette dernière structure, technologiquement très avancée, et les paysages issus d’âges révolus rappellent fortement le jeu Assassin’s Creed. La mythologie du jeu d’Ubisoft, à grand renfort de transfert de consciences dans des ancêtres, se retrouve ici d’une certaine façon, mais pas de la même manière.
Et cela ne sera pas la seule référence à l’art du jeu vidéo, ou en tout cas à cette thématique. En effet, le retour de Ford dans le parc, malgré sa mort dans la précédente saison, est à rapprocher du créateur de l’Oasis, James Halliday, dans Ready Player One de Steven Spielberg. Tout comme ce jeu en réseau, Westworld est sa création la plus précieuse et l’homme en noir est à la recherche de l’easter egg ultime: le labyrinthe. Cette deuxième saison est, pour sa part, titrée La porte et celle-ci donne accès à un monde qui est tout aussi virtuel que l’Oasis qu’arpente Wade Watts.
Sorte de paradis perdu où la conscience est dématérialisée, cette vallée est ce vers quoi tout va converger dans le dernier épisode. Ce monde à part bénéficie de l’apparition d’un format 16/9, venant ajouter une dimension supplémentaire à la narration en plus d’une temporalité sans le moindre repère. En ce qui me concerne, je n’ai pas totalement adhéré à l’orientation empruntée par le final. Cette fissure dans la réalité, même si elle n’est visible que par les hôtes, m’a semblé totalement hors de propos. Ce n’est pas tant la tournure prise par les événements, mais plus la manière dont cela a été réalisé.
Ce trou béant jure particulièrement avec l’esthétique que la série avait instaurée jusque là. Elle nous avait habitués à une réalisation usant de décors naturels que des effets spéciaux venaient augmenter, mais pas de manifestations aux allures surnaturelles comme cela en a l’apparence. C’est le but puisqu’il y a un côté religieux pour les hôtes qui s’y précipite, mais en tant que spectateur, on a la désagréable impression d’être devant une série qui a troqué son identité pour revêtir celle d’un show où la Fantasy règne. Or ici, il est question de technologie, même si celle-ci est tellement avancée qu’elle en devient indiscernable de la magie.
Cette référence à une citation de Arthur C. Clarke n’est pas hors de propos puisque ce portail, tout en hauteur et en longueur, rappelle le monolithe de 2001 l’odyssée de l’espace. En termes de design, cela n’a rien à voir bien sûr, mais l’idée de ce bloc obscur était de faire évoluer l’humanité et c’est bien ce qui se passe avec ceux qui passent au travers. Ils accèdent alors à un nouveau stade de leur évolution en s’émancipant de leur corps synthétiques. Une odyssée que l’on suivra dans la troisième saison intitulée Le nouveau monde.
Le monde en question, nous en avons eu un aperçu par le biais de Dolores qui avait déjà mis les pieds à l’extérieur du parc… Mais dans le passé! Une façon astucieuse de donner des réponses tout en se réservant le droit de jouer avec les différentes timelines. On y découvre ainsi, à l’occasion d’une démonstration lors d’une soirée mondaine, ce qui va achever de convaincre Logan d’investir dans le parc et d’aller y faire un séjour. Le reste débouchera sur ce que l’on a vu en saison 1 et apportant un éclairage nouveau à celle-ci.
En ce qui concerne cette deuxième fournée, elle mérite elle aussi de voir ses zones d’ombres éclaircies par la venue d’une troisième. Beaucoup d’interrogations restent en suspend et notamment la localisation du parc par rapport au monde réel que nous avons entrevu. La superficie des installations de Délos est bien trop grande pour tenir en totalité dans un endroit apte à l’accueillir sur Terre. Et encore moins depuis que d’autres parcs ont été recensés. Tous ces éléments vont donc dans le sens d’une position hors de nos frontières pour se situer sur une autre planète.
Cette théorie est renforcée par cette scène mentionnant les étoiles de la ceinture d’Orion dans la première saison. Une constellation qui s’avère au final n’être qu’une fausse piste dans le cadre de l’intrigue en cours, mais peut-être pas en ce qui concerne les coordonnées de Westworld. Dans le cas contraire, ce passage reste tout de même intéressant pour la symbolique qu’elle évoque. En s’intéressant aux astres, cela montre que les robots s’intéressent à l’astrologie pour connaitre leur destin et s’en délivrer pour enfin avoir le libre arbitre qu’ils recherchent tant.
En attendant, cette saison 2 se termine par un épisode bien plus long que les standards imposés par la télévision, mais aussi bien plus complexe. On arrive à un stade où ne sait plus qui est où et quand lorsque se clôt ce dixième épisode. Mais la série semble tellement consciente de ses différents niveaux de lecture, qu’elle sait à l’avance que le spectateur restera bouche bée durant le générique. Trop occupé à réfléchir pour appuyer sur le bouton-stop, les créateurs de la série sont allés jusqu’à prédire ce comportement pour s’assurer que l’on ne rate pas ce qui suit l’énumération de leurs noms qui défilent.
C’est là, l’occasion d’en rajouter une couche de plus avec une scène supplémentaire centrée sur l’homme en noir tenant des propos tout aussi obscurs, mais rappelant ce qu’il avait fait subir à son beau-père. William se trouve donc lui aussi au coeur d’une simulation et selon les explications des créateurs à propos de cette scène post-générique, il s’agit là d’un moment situé dans le futur par rapport à la timeline de la série. L’intention est louable, mais ce genre de complément, marque de fabrique de Marvel Studios, est censé donner envie au spectateur d’en voir plus. Là, ce n’est qu’une question supplémentaire qui vient s’ajouter à la longue liste qu’a alimentée cette deuxième saison.
Pour autant, cette séquence ne remet pas en cause les événements qui se sont produits lors des dix derniers épisodes. L’homme en noir a bien tué sa fille, persuadé d’avoir à faire à un hôte, même si c’est elle qui l’accueille dans la Forge. Ainsi William est condamné à revivre les mêmes événements, tout comme nous sommes contraints, en tant que spectateurs, à revoir cette saison pour la comprendre pleinement. Les créateurs, Jonathan Nolan et Lisa Joy, se jouent de nous tout comme Thérésa, la responsable du parc, se servait de Bernard comme d’un sextoy. Ce qui était plus ou moins le cas puisqu’il s’est révélé être un robot et son comportement dans cette nouvelle fournée a été des plus énigmatique.
Lui qui, comme les autres programmeurs du parc, s’arrangeait pour que chaque marionnette sur le point de se faire rafistoler se croie dans un rêve, a eu bien du mal à discerner le vrai du faux. Comme beaucoup de spectateurs, je n’aurais pas non plus été épargné par la complexité des intrigues, mais heureusement, de nombreux moments forts sont venus mettre mon cerveau sur pause. Je pense notamment à la charge des bisons dans les locaux, les combats dans shogun world,… Et bien sûr ce nouveau générique inspiré par Ghost in the shell, à la fois semblable et différent à celui de la première saison, qui résume en quelques images iconiques cette deuxième partie d’une histoire passionnante.
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