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« Ordo » d’Anthony Combrexelle

« ORDO » VS PROCRASTINATION

Suivre un auteur sur les réseaux sociaux, c’est prendre le risque de voir s’évaporer la magie autour de son art. Surtout lorsque la personne en question partage ses doutes, ses angoisses, ses réflexions ou encore ses sources d’inspiration à propos de son projet du moment. Ainsi, lorsqu’il pose le point final à son manuscrit et qu’il en fait la promotion, il est difficile de ne pas avoir en tête tous ces passages à vide qui ont animé ce processus laborieux jusqu’au résultat final. Une fois l’ouvrage entre nos mains, il est tentant de repérer les chapitres qui ont nécessité plus de travail que d’autres et cela influence forcément notre lecture.

En effet, suivre le développement d’une oeuvre avant même de pouvoir la découvrir va changer notre perception de celle-ci. Si l’artiste a éprouvé des difficultés, ici à écrire en l’occurrence, cela veut-il pour autant dire que le résultat est mauvais? Après tout, n’est-on pas tenté de se dire que si l’acte d’écrire ne s’est pas fait naturellement, cela s’en ressentira à la lecture? Le contraire est tout aussi vrai puisque si l’auteur n’a rencontré aucune complication sur son chemin, c’est peut-être parce que son récit est trop simpliste et ne vaut pas la peine que l’on s’y intéresse? Une chose est sure, cette transparence vis-à-vis du lectorat ne peut que démystifier l’aura qui entoure les écrivains.

Les idées reçues autour de l’inspiration divine ont la vie dure. Même encore de nos jours, une grande partie du public reste avec le cliché de la muse qui rend visite à l’artiste pour l’inspirer. Ça, c’est le côté glamour, mais l’écriture n’a rien de magique. Il s’agit d’une pratique qui nécessite de la rigueur, de la répétition et parfois, lorsque les conditions sont réunies, une phrase sort du lot. C’est ce qu’a choisi de partager Anthony Combrexelle alors qu’il travaillait sur Ordo. Très actif au quotidien sur les réseaux, l’auteur de Presque minuit et Au crépuscule a fait le choix de documenter son avancée en parallèle, tout en prenant soin de ne pas trop en dévoiler à propos de l’intrigue.

Sous la forme de compte rendu régulier, cela a permis aux abonnés, dont je fais partie, d’avoir de quoi patienter avant la sortie tant attendue. Un teasing non dénué de sens et qui permet d’accroitre une certaine visibilité pour se démarquer de la masse. Il est devenu de plus en plus difficile de se faire un nom dans le milieu de l’édition et rares sont ceux qui arrivent à vivre de leur plume, sans en perdre quelques-unes au passage. Même si 404 éditions a mis en avant ce nouvel ouvrage, c’est plutôt son auteur qui s’est chargé de la promotion en amont, et je dois bien avouer que cela a fonctionné sur ma personne. Pourtant, il y a peu de livres qui provoquent en moi ce sentiment d’attente propre à ce que je peux ressentir devant une bande-annonce.

Contrairement au cinéma, ou les films d’une manière plus générale, il est difficile de me compter parmi les premiers lecteurs d’un roman. J’adore lire, mais la fiction n’a jamais vraiment réussi à susciter mon envie de découvrir un récit dans les plus brefs délais. Sur ce format, j’ai toujours privilégié les essais, et plus précisément ceux sur le septième art. Mais l’auteur derrière Ordo a réussi à lui insuffler une dimension cinématographique suffisamment forte pour attiser ma curiosité. Et plus encore lorsque la couverture a été révélée. En tant qu’auteur en devenir, il est courant de tomber sur des conseils mettant en avant le fait que la cover est toujours le premier argument de vente, et force est de constater que celle d’Ordo a été conçue dans ce but.

Comme pour Presque minuit et Au crépuscule, qui auront également attiré mon regard dans les rayonnages des librairies qui les ont mis en valeur, Anthony Combrexelle et 404 éditions ont fait du beau travail. Cette inscription à la verticale se démarque d’emblée de la majorité des productions littéraires et pour ma part, même si le titre est lisible en tenant le livre normalement, cette inclinaison à 90 degrés était la promesse d’un format 16/9 comme dans les salles obscures. Le book trailer, créé pour l’occasion, ne viendra pas me donner tort tant on ressent ici une ambiance digne d’un blockbuster estival. Comme quoi, même si le cinéma français n’arrive pas à produire de super productions capables de rivaliser avec les films américains, Ordo est la preuve que l’on s’en donne les moyens en littérature.

Mais malgré les premiers retours positifs que j’ai pu lire, je n’étais pas dans le cas d’attendre qu’un producteur bienveillant daigne adapter cet ouvrage à l’écran. Pour autant, je ne me suis pas rué dans ma librairie le jour J car n’ayant lu aucun des ouvrages précédents d’Anthony Combrexelle, je n’ai pas voulu prendre le risque malgré la pression d’en découvrir plus. Ce récit d’un cambriolage dans le milieu de la magie avait beau être un concept à la fois simple et fort, je n’étais pas sûr d’adhérer au style de cet écrivain. Outre le contenu qu’il diffusait pour mettre en avant son processus de création, de ce qui s’appelait alors Projet Incanto, c’est surtout à travers de courtes critiques d’autres oeuvres que j’ai accroché à sa plume. 

Un ton mordant que l’on retrouve ici, tout comme certaines choses que l’artiste reproche à ses pairs. En effet, pour le suivre sur Instagram, Anthony Combrexelle n’a jamais caché son amour pour les différentes formes d’art populaire comme les séries télé ou encore les comics qui sont chroniqués sur son compte. Il livre alors son ressenti sur ces oeuvres qui l’influencent, en bien comme en mal, dans son écriture. Pour toutes ces raisons, je savais que si je ne voulais pas forcément investir dans cet achat, je n’étais pas contre le fait d’investir du temps dans cette lecture. Et vu le nombre de bouquins qui s’empilent en attendant que je daigne les ouvrir, c’était plutôt un bon signe de mon intérêt.

C’est donc après avoir enfin mis la main dessus dans ma résidence secondaire qu’est la bibliothèque de ma ville, et avoir longuement admiré cette couverture tout en lignes et en reliefs, que je suis entré dans le vif du sujet. Ou plutôt des sujets, puisqu’il est question de tout un groupe de personnages. Et la personnalité de l’auteur transparait dans chacun d’entre eux. La grande majorité des protagonistes ont des gouts culturels bien affirmés et ce référencement peut potentiellement gêner la lecture. Celle qui m’a sauté aux yeux dès le début, et qui pourtant n’est jamais citée, est The Magic Order de Mark Millar. Dans cette bande dessinée, on y suit une famille de magiciens devant faire face à la mort de l’un des leurs…

Mais finalement, Anthony Combrexelle s’éloigne assez vite de ce postulat pour ne pas subir la comparaison. Il est donc question d’Ambrose Donosius qui est la cible d’un attentat en plein Manhattan tandis que son chauffeur doit le mener à un rendez-vous avec un clan ennemi. Une scène d’ouverture qui démarre au coeur de l’action avant de donner à voir un arbre généalogique donnant l’impression d’assister à un générique de série. Ce document annexe permet de se repérer dans la hiérarchie de ce monde, au croisement entre John Wick et Constantine, même si j’avoue avoir parfois été un peu perdu par le foisonnement d’intervenants. 

Entre les enfants d’Ambrose Donosius, ses petits enfants, la famille qu’ils ont fondée à leur tour et les dénominations qui leur sont attribuées pour les différencier, je suis souvent revenu quelques pages en arrière pour me repérer grâce à cet organigramme. À l’instar de Watchmen, mais aussi de L’attaque des titans qui utilisait ce genre de subterfuge, ce ne sera pas le seul ajout qui viendra s’intercaler au long de la quarantaine de chapitres. Afin de donner plus de poids à sa mythologie, l’auteur l’agrémentera d’un vocabulaire bien spécifique dont il consacrera des explications sur des doubles pages. Là encore, même s’il fait preuve de créativité, on peut y voir des références à d’autres oeuvres, par exemple dans le fait que l’Imago soit pareil à un Patronus, dans le sens où il est différent pour chaque sorcier.

Dans un même ordre d’idée, on pourrait y voir une sorte d’Horcruxe dans l’Ancora, voir même un objet fétiche comme dans Inception (qui se pose là en film de casse). Le réalisateur Christopher Nolan y est d’ailleurs cité à travers des posters de ses films. En soi, c’est tout à fait légitime puisque ses longs-métrages sont de véritables tours de magie scénaristique, Le prestige en tête. Les ficelles d’Ordo sont quant à elles un peu plus visibles, la faute à une construction pas forcément limpide qu’imposent ces feuillets explicatifs. Ils sont pourtant essentiels, car même si l’on comprend la plupart des éléments qui sont exposés au cours de l’intrigue, que ce soit des liens de filiation ou des notions de magie, cela devient beaucoup plus clair une fois que l’on a une définition sous les yeux.

J’ai alors effectué de nombreux allés et retours dans la narration afin de bien saisir les concepts propres à cet univers. Pour autant, je comprends la décision de ne pas avoir voulu encombrer le lecteur avec des tonnes d’informations susceptibles de l’embrouiller avant même de pénétrer dans l’histoire. Il est beaucoup plus agréable d’en découvrir les tenants et aboutissants au fur et à mesure de la lecture, même si j’aurais préféré avoir certaines annexes plus tôt. Le mieux aurait été une exposition à travers une mise en situation de chacun de ces points selon les principes du show don’t tell. Il en ressort donc un rythme plutôt lourd qui s’applique surtout dans la première partie, qui s’attarde à faire les portraits de Tyler Vines, Matthew Harrington, Hazel Ashbury, Thérésa Sutter et Lorna Donosius.

Mais c’est un mal nécessaire pour que la suite puisse passer la seconde. Littéralement, puisqu’il est non seulement question de réponses à celles posées dans les premières pages, mais aussi d’une action à base de courses-poursuites et autres pièges sur la route de ces personnages. Un rythme qui se fait alors trépidant grâce à des chapitres assez courts et embrassant plusieurs points de vue, contrairement au début où chacun avait sa propre voix. Cette intrigue se resserre lorsque le braquage commence à se mettre en place et où l’on peut suivre plusieurs d’entre eux en même temps. Le but de leur réunion est de cambrioler la loge de leur défunt ancêtre afin de prendre le pouvoir sur l’Ordo.

Chacun à ses propres motivations dans ce Game of Thrones moderne et l’on suit tout ce petit monde à la manière d’un scénario, avec en ouverture de chaque chapitre une indication du lieu, de l’heure, du jour et du personnage concerné comme s’il s’agissait d’une scène. Malheureusement, il est assez difficile de retranscrire en littérature le frisson que l’on peut ressentir face à un film de casse. La référence dans le genre reste la trilogie Ocean’s Eleven et le montage joue beaucoup dans ce type de production où les différents intervenants parlent de leur plan tandis que celui-ci s’exécute en montage alterné, chose qui n’est pas possible à l’écrit. Mais cet aspect cinématographique trouve sa place dans la volonté de l’auteur à vouloir fournir un casting de son cru au lecteur.

Contrairement à de nombreuses critiques que j’ai pu lire, j’ai apprécié le fait d’avoir en fin de parcours cette distribution idéale ainsi qu’une chanson attitrée en guise de thème musical. Certains auraient préféré avoir cette liste d’acteurs et d’actrices en ouverture pour partager la vision d’Anthony Combrexelle, mais à l’inverse d’un long-métrage ou d’une série, la littérature est l’un des rares supports permettant de se faire son propre film à partir de son imagination. De toute façon, l’auteur est suffisamment explicite dans les références qu’il emploie (Buffy, Ghostbuster, Doctor Who, Les gardiens de la galaxie, The mandalorian, X-men, Le seigneur des anneaux, Resident Evil, The Walking Dead…), et qu’il cite comme faisant partie des gouts de ses personnages principaux, pour qu’on puisse se faire une idée de son univers visuel.

Même si je partage ces influences que nous avons en commun, ses sources d’inspirations sont parfois trop présentes, mais restent cohérentes avec l’âge de ces jeunes sorciers. C’est d’ailleurs l’autre point qui m’a fait craindre de me retrouver devant une histoire Young adult, un genre que j’affectionne peu et que j’ai du mal à prendre en considération. Mais visiblement, après Presque minuit et Au crépuscule, les histoires chorales semblent avoir la préférence de l’auteur. Pourtant, malgré cette facilité à gérer plusieurs personnages, certains n’échappent pas aux clichés. Je pense notamment à l’un des membres qui est un véritable arnaqueur dans l’âme et qui, bien sûr, doit réunir une certaine somme d’argent avant que son créancier ne lui montre qu’il ne faut surtout pas lui être redevable. 

Mais ces stéréotypes prennent tous leurs sens dans les dernières pages lorsqu’une ultime révélation nous est faite. Elle permet de voir l’histoire sous un nouvel angle, disons complètement méta, et de terminer sur une bonne note comme s’il s’agissait d’une scène post-générique. Contrairement aux productions Marvel dont c’est devenu la signature, celle-ci n’annonce aucune suite et c’est tant mieux. L’histoire se tient en tant que one shot et se prête assez bien à la relecture pour y déceler des indices menant à cette résolution. Par contre, si l’on a encore en tête les coulisses dont avait fait part l’auteur lors de la confection de cette histoire, cela peut en atténuer la découverte.

Ce contenu, aussi pertinent soit-il pour quiconque s’intéresse à la littérature, peut être à double tranchant. Et pour un auteur aussi cinématographique qu’Anthony Combrexelle, l’industrie du cinéma est un bon exemple. Sur ce même principe, il est permis de se demander si le fait de visionner l’envers du décor d’une oeuvre, avant ou après sa découverte, va avoir une incidence sur son ressenti. Avant, cela revient à savoir un tour de magie avant son exécution. On y voit les ficelles lors du tournage et lorsque l’habituelle langue de bois y est absente, on assiste même aux doutes qui entourent un projet artistique. C’est dans cette optique que l’auteur d’Ordo a révélé son cheminement.

Selon ses dires, ce journal de bord lui permet d’apprendre à connaitre l’écrivain en lui, d’avoir du recul sur les différentes étapes qui ponctuent la rédaction. On assiste alors à ses moments d’illumination, et à d’autres où c’est plus difficile de tenir le cap. Ça l’est d’autant plus que les dessous d’Ordo ont été un véritable périple pour assurer un équilibre entre vie personnelle, vie professionnelle et cette vie artistique que l’on a pu voir d’un regard extérieur. À cela, il faut ajouter une deadline plus que serrée. On dit que de la contrainte surgit la créativité et le temps est une contrainte assez conséquente. Celle d’Anthony Combrexelle aura été de cinq mois pour que ce roman voit le jour.

Toutes ces galères, qui reflètent le quotidien d’un auteur, même si je les ai déjà vécues, j’aurais aimé en avoir connaissance bien plus tard. Comme une sorte de bonus de type making of où l’on peut se rendre compte de la charge de travail qu’il a fallu investir pour parvenir à un tel résultat, sans pour autant que cela ne vienne perturber mon approche. Au contraire, cela rend curieux et permet un autre niveau de lecture. Pour suivre l’actualité du cinéma de manière assidue, il n’est jamais agréable d’entendre des rumeurs sur un tournage qui se passe mal. Évidemment, cette mauvaise presse donne une image négative d’un film encore en production, ce qui inconsciemment impacte le ressenti qu’en auront les spectateurs.

Mais parfois, des miracles se produisent et l’on en prend conscience bien des années plus tard. Les langues se délient une fois que le film est sorti et l’on apprend que l’équipe est partie en tournage sans scénario définitif. Ce qui est plutôt compliqué lorsque l’on a pour but de raconter une histoire. Parfois, on apprend cela des années plus tard et l’on se demande comment, de ce chaos, a pu émerger un tel chef d’oeuvre. Ces retours tardifs nous permettent d’être plus indulgents avec un film, ou au contraire de se joindre à l’avis général en se disant que c’est normal qu’il soit raté vu les problèmes qui se sont accumulés. Tout ceci est dû à notre ère. Celle des réseaux sociaux, celle de l’information qui se diffuse en un rien de temps et qui modifie notre perception d’une oeuvre.

Il faut sans cesse solliciter ses abonnés sous peine de les voir déserter. De manière indirecte, cela entraine une perte des lecteurs pour un auteur. Alors on essaye de rattraper le coup en proposant des concours avec un livre en jeu et même si j’ai participé à nombre d’entre eux pour gagner Ordo, j’avais aussi conscience de la manière dont ils sont organisés. Les influenceurs n’ont que pour but de gagner en visibilité, ou de faire gagner le roman en popularité par le biais du gagnant. J’ai été témoin de ce genre de pratique et cela enlève toute la magie et le hasard à ce type d’événement. En guise de phrase d’accroche, Anthony Combrexelle a écrit que le pouvoir est dans le sang. À mon sens, il réside plutôt dans le contrôle de ce que l’on fait et de ce que l’on choisit de dévoiler à son lectorat.

Peut-être faudrait-il prendre exemple sur les magiciens qu’il met en scène et qui agissent dans l’ombre, à l’insu des pauvres mortels que nous sommes. Cela n’enlève rien à sa démarche que j’aimerais retrouver en guise de pages additionnelles en fin d’ouvrage. C’est typiquement le genre d’ajout, bien trop rare en littérature, qui permet de porter un regard bienveillant. Le mien à l’égard d’Ordo reste admiratif, c’est là un univers original et surprenant comme on en voit peu. Maintenant, il me tarde de découvrir les autres ouvrages d’Anthony Combrexelle dont le site révèle un listing assez impressionnant d’oeuvres parues sous différentes formes et différents éditeurs.

« ORDO » WINS!

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