
« DCEASED » VS PROCRASTINATION
Dans les comics, les super-héros, tout comme les vilains qu’ils combattent, ne restent jamais morts bien longtemps. Le passage de vie à trépas est généralement le fait d’une décision éditoriale pour relancer des ventes, ou pour créer l’événement autour d’un titre. Le retour à la vie quant à lui relève plus d’un droit de propriété. En effet, pour qu’un éditeur puisse garder les personnages dans son catalogue, il se doit de les utiliser sous peine de les voir tomber dans le domaine public.
Qu’il s’agisse de Marvel ou DC Comics, ces questions juridiques ont évolué au fil du temps afin de toujours mieux protéger leurs créations. Reste cet état entre la vie et la mort qu’est le zombie. Un phénomène qui a été popularisé par George Romero avant de tomber en désuétude… Pour mieux revenir sous l’impulsion de Danny Boyle et son 28 jours plus tard. Suivra L’armée des morts de Zack Snyder ou encore d’autres oeuvres comme World War Z, qui redonneront une image menaçante aux morts-vivants en leur permettant de courir.

The Walking dead, en comics comme en série, viendra assurer la pérennité du genre. Cette contamination s’est ensuite étendue jusque dans la littérature avec la revisite du roman de Jane Austen: Orgueil et préjugés et zombies. Naturellement, les comics ont également voulu surfer sur l’événement avec Marvel Zombies. Ce récit de la maison des idées a d’abord vu le jour dans les pages de Ultimate Fantastic Four avant d’avoir sa propre série. C’est le scénariste Robert Kirkman, un spécialiste en la matière puisqu’il le créateur de The Walking Dead, qui s’est chargé de développer cette intrigue sur plusieurs numéros.
Et comme d’habitude, les Big two ont l’art de se copier lorsque l’un a du succès en reproduisant la même formule. Toutefois, il faudra attendre 2019 pour que la Distinguée Concurrence se décide à aller sur ce terrain de manière plus frontale. C’est donc avec DCeased, jeu de mots avec Deceased que l’on peut traduire par décédé, que DC comics créera l’événement. Pour l’occasion, c’est Tom Taylor qui se charge de scénariser cette nouvelle menace en puisant dans la mythologie de l’éditeur aux deux lettres.

L’équation d’anti-vie est donc le point de départ de cette épidémie qui va se répandre par l’intermédiaire de Cyborg. C’est contre sa volonté qu’il va propager ce virus informatique à travers les écrans du monde entier. Un postulat qui n’est pas sans rappeler celui de Cellulaire de Stephen King où il s’agissait d’un signal émis par les téléphones portables en guise de responsable de la panique générale. Là, cela va bien plus loin étant donné notre dépendance aux écrans comme nous le fait comprendre la série Black Mirror.
L’ironie aurait été d’en faire un digital comics, comme lors de la publication d’Injustice, du même auteur que DCeased, pour appuyer un peu plus ce discours. En l’état, on peut tout de même y voir un avertissement à destination des plus jeunes qui lisent des comics, pour les conforter à rester sur ce format papier plutôt que de se laisser hypnotiser par la technologie envahissante, et abrutissante. Un sous-texte qui n’est pas forcément valable avec une partie graphique loin de convenir à un public non averti.

Le dessinateur Trevor Hairsine enchaine les exécutions de l’écurie DC sans le moindre temps mort. Un spectacle violent et gore, mais dont la beauté n’est pas pour autant absente. C’est notamment le cas lorsqu’un Aquaman zombifié lève son armée. Le recours à la pleine page est alors de rigueur pour illustrer des monstres que l’on croirait tout droit sortis de l’imaginaire de Lovecraft. Ce n’est pas le seul artiste à être réquisitionné, notamment pour la galerie de couvertures alternatives qui revisitent de grands classiques du cinéma d’horreur comme Ça, Freddy, Conjuring…

Des icônes de la pop culture vues par le prisme de la zombification, mais surtout de l’anti-vie. Car oui, l’histoire aurait pu se contenter d’un simple virus échappé d’un laboratoire pour justifier son concept, mais il n’en est rien. En lieu et place de cette facilité scénaristique déjà vue et revue, c’est l’un des éléments les plus obscurs de la mythologie de DC qui nous est enfin révélé. Et bien entendu, qui dit équation d’anti-vie dit Darkseid et c’est bien ce dernier qui est à l’origine de ce chaos.

Pour autant, il ne sera pas épargné et fera même partie des premières victimes et ce dès les premières planches. Voilà qui pose d’emblée un rapport d’échelle entre les différentes puissances qui vont s’opposer dans cette apocalypse zombiesque. Les têtes d’affiche ne sont pas mieux loties puisque Batman trépasse assez rapidement, même s’il tente de ralentir la progression du virus avec la combinaison de Mister Freeze. Une excellente idée qui ne lui sera d’aucun secours pour empêcher l’inévitable.
Peu de personnes sont épargnées par ce fléau d’ampleur mondiale. Seuls quelques héros sont retranchés, car impuissants face à cette menace. En effet, aussi puissants soient-ils, ils ne peuvent se permettre de s’exposer sous peine d’être mordus et de voir leurs facultés surhumaines au service de leur bestialité. Une manière de voir les choses qui redéfinit complètement le genre du zombie qui peut vite tomber dans les mêmes mécaniques.

Dans le cadre du récit, c’est quitte ou double. Les plus puissants comme Flash ou Superman pourraient autant sauver le monde, que le détruire en une fraction de seconde s’ils venaient à être contaminés. Une réflexion qui permet de voir cette hécatombe sous un autre point de vue. Cela s’accompagne d’une redistribution des cartes et fait reposer l’avenir du monde sur les épaules d’autres personnages. D’ailleurs, il est appréciable de voir que l’histoire ne perd pas son temps en présentation pour nous plonger dans le vif du sujet.
C’est ce qui donne son rythme à l’intrigue puisque l’on connait déjà tout ce panel de personnages si l’on est un tant soit peu familier de l’univers DC. Et ce ne sont pas les têtes connues qui manquent, mais comme pour Injustice, également scénarisé par Tom Taylor, l’auteur a tendance à solliciter les mêmes personnages en dehors des membres fondateurs de la Justice League. Entre autres, Harley Quinn mais aussi Green Arrow ou encore Constantine qui vient nous gratifier de sa nonchalance naturelle.

Tom Taylor l’est tout autant à l’écriture et prouve une fois de plus qu’il est une véritable encyclopédie du DC Universe en utilisant toutes les ressources à sa disposition. Tellement que l’histoire va très vite dans sa narration et j’aurais aimé que certains passages soient un peu plus développés. Il y avait de quoi faire plusieurs tomes rien qu’avec celui-ci. Malgré tout, c’est ce qui donne son charme à l’écriture de Taylor, toujours dans l’excès et la surenchère.
À chaque fois que l’on pense que la situation ne peut pas être plus désespérée, l’auteur vient nous contredire avec un nouveau rebondissement. Loin d’être aussi fin connaisseur de l’éditeur aux deux initiales, j’ai toutefois trouvé regrettable de ne pas avoir intégré les Black Lanterns, sorte de morts-vivants avec des anneaux de pouvoir, étant donné la thématique centrale. Peut-être dans les prochains tomes. D’ailleurs, l’orientation promise par la fin de ce premier volume annonce un nouveau terrain de jeu.
Même si cela reste de la spéculation de fan boy, une rencontre avec la continuité d’Injustice, du même auteur donc, serait un super crossover pour la suite des événements. Toujours est-il que si Marvel Zombies commençait dans une dimension parallèle, avant de propager son infection sur la Terre 616 de la maison des idées, ici c’est le schéma inverse qui s’opère. C’est le multivers qui s’apprête à être contaminé par les survivants à la recherche d’une Terre hospitalière.
« DCEASED » WINS!