
« LA CORDE » VS PROCRASTINATION
En ce qui concerne les conseils d’écriture, Stephen King ne manque de métaphores. L’écrivain voit notamment une histoire comme un fil que l’on tire pour savoir ce qu’il y a l’autre bout. Dominique Rocher et Éric Forestier ont dû prendre cette image au pied de la lettre pour en faire le pitch de leur mini-série La corde. Du moins, dans leur travail d’adaptation puisqu’à l’origine, il s’agit d’un roman de l’auteur allemand Stefán Aus Dem Siepen. Mais la référence à Stephen King reste tout de même valable, car c’est typiquement le genre de nouvelles qu’aurait pu écrire le maitre de l’épouvante.
Le point de départ, digne d’un épisode de La quatrième dimension, est donc d’une grande simplicité: un groupe de scientifiques isolé en Norvège découvre une corde dans les bois, proche de leur observatoire. Cette fameuse corde devient alors le fil directeur, littéralement, à ceci près qu’elle semble ne pas finir. Une randonnée va donc être improvisée pour tenter de découvrir ce qu’il se cache à son extrémité. C’est là un postulat de base très intriguant, mais qui peut vite devenir potentiellement très ennuyeux à suivre. Fort heureusement, cette mini-série ne s’étale pas au-delà de trois épisodes d’une cinquantaine de minutes.
Que ce soit pour garder intacte l’efficacité de son concept, ou par manque d’idées pour développer son récit sur le long terme, la série ne tire pas sur la corde qu’elle met en scène. D’ailleurs, ce McGuffin pourrait être vu comme une économie de bouts de ficelle. Et en situant son action dans un environnement naturel, il y a là le décor favori des films à très petit budget à l’instar de Blair Witch Project ou de Evil Dead. Ainsi, on ne peut pas dire que la production ait dû investir des millions pour mettre en image cette fiction. Il n’y a pas besoin de grand-chose: une corde, une forêt et des personnages qui veulent savoir jusqu’où cela va les mener.

Exactement comme les spectateurs. La corde devient alors l’exemple le plus parlant pour illustrer le fait que les idées les plus simples sont souvent les meilleures. La curiosité est piquée, l’imagination est stimulée et c’est suffisant pour être pris dans cet engrenage. Dès lors, il est difficile de ne pas se prendre au jeu et d’imaginer toute sorte de théories à propos de cette corde. Qui l’a posé ici? Dans quel but? Forcément, la rationalité des scientifiques se voit mise à l’épreuve par cette corde en apparence sans fin. Ou trop longue pour exister sans raccord. Rien que son existence est un défi aux lois de la nature.
Mais l’inconvénient avec ce genre de concept intriguant, c’est que l’on ne peut s’empêcher de spéculer. Et le cas échéant, d’avoir des réponses meilleures que celles qui seront proposées. C’est là que le format en trois épisodes prend tout son sens et empêche le public de prendre trop d’avance. Une donnée dont avait souffert la série Lost, et dont La corde se réclame avec de nombreux points communs à son actif. La ressemblance la plus flagrante reste l’épisode 9 de la première saison qui était centré sur Sayid. L’ancien soldat y trouvait un câble sur la plage avant de le suivre jusque dans la jungle.

Entre autres similitudes avec la co-création de JJ Abrams et de Damon Lindelof, on retrouve également un groupe de personnages qui mythifient un lieu. Ou ici un objet en l’occurrence. Ils en parlent entre eux comme s’il s’agissait d’une personne à part entière, au point de devenir un objet de discorde. Comme pour l’ile, il y a ceux qui veulent continuer à suivre la corde, et d’autres qui préfèrent s’en éloigner pour faire marche arrière. Deux philosophies s’affrontent alors: la destinée et le libre arbitre. Bien évidemment, la corde symbolise le destin, et s’en écarter c’est prendre le risque de s’exposer à la mort.
Ce cheminement est donc autant interne, qu’externe. De plus, la corde semble indiquer un itinéraire bien précis. Dans Lost, cela se traduit par une remarque de Faraday à son équipe à qui il recommande de suivre un certain relevé au compas pour aller et venir sur l’ile. Dans La corde, cette dernière est un chemin dans une forêt qui n’en a pas, de chemin. Ceux qui font le choix d’aller dans ce sens, sont aussi en quête d’un sens à leur vie. Ils sont perdus. Ou plutôt, ils l’étaient. Tandis que les autres vont le devenir en se désolidarisant du groupe.
Ces derniers sont persuadés de perdre leur temps et paradoxalement, ce n’est pas tout à fait faux. En effet, la désynchronisation se fait ressentir entre ceux qui se sont aventurés dans les bois, et pour qui il ne s’est passé que quelques heures, voire quelques jours, et ceux qui sont à leur recherche depuis des semaines. Les repères temporels sont ainsi brouillés exactement comme pour les passagers du vol Océanic 815. Pareil à ces survivants, ces randonneurs improvisés ont observé des phénomènes défiant les lois de la physique au contact de cette corde.

Ainsi, il leur est possible de guérir plus vite, mais aussi de converser avec des morts. Des particularités qui confèrent à cet objet un lien mystique avec ceux qui décident d’en percer le mystère. Mais cette volonté propre dont la corde semble dotée, la mise en scène ne la met pas particulièrement en avant. La réalisation s’applique à rester sobre en toute circonstance. Pour pallier à cela, il aurait été bienvenu de parsemer la corde de noeuds afin de la rendre encore plus vivante. Plus intrigante surtout, car cela aurait sous-entendu une intervention humaine dans leur confection.
En plus de la symbolique liée aux noeuds, surtout aux noeuds marins, cela aurait pu signifier une sorte de compte à rebours. La longueur diminuant entre chaque boucle, promesse d’une fin imminente. Car c’est cela qui maintient en haleine les spectateurs, et donc les personnages. Naturellement, ces derniers priment sur tout le reste et venant de la part du réalisateur de La nuit a dévoré le monde, ce n’est guère surprenant. Ce huis clos avec des zombies mettait déjà en scène un nombre restreint de protagonistes pour se concentrer sur leurs réactions face à un événement perturbateur.

L’histoire est donc une parabole, en tant que figure de rhétorique, mais aussi au sens propre. Le décor de l’observatoire étant suffisamment explicite. Les scientifiques de ce centre de recherche s’appliquent à démontrer la théorie des répéteurs qui pourrait leur permettre de cartographier les recoins les plus sombres de l’espace. L’ironie étant qu’à une échelle plus petite, celle d’une forêt adjacente, ils ont déjà du mal à s’orienter. Chacun voit cette corde comme une anomalie dans cette flore, alors qu’elle est composée de fibres végétales propres à cet environnement.
Mais plus qu’un personnage à part entière, cette corde représente tous les protagonistes. Car pour faire une corde, il faut tresser plusieurs ficelles entre elles. C’est ce que sont les scientifiques, des ficelles entremêlées qui font un bout de chemin ensemble. Toutefois, bien que ce soit ce groupe qui donne cette aura surnaturelle à cet objet, de par l’importance qu’ils y attachent, j’aurais préféré un peu plus de verticalité dans leur progression. Le terrain n’est jamais propice à une session d’escalade ou d’un mont à gravir grâce à la corde en question.
À quelques exceptions, ce cheminement en devient donc linéaire. C’est d’autant plus dommageable que l’on ressent cette impression d’ascension, tout en horizontalité. Comme si que dès qu’une personne lâchée la corde pour s’en éloigner, elle se retrouvait happer par le vide de l’existence pour trouver la mort. Ça sera notamment le cas lors du passage sous la cascade. Une sorte de point de passage sous une eau qui se révèle être chaude au contact de la corde. Cet obstacle représente un point de non-retour, une porte menant de l’autre côté du miroir.

En toute logique, c’est à partir de cette séquence que la théorie de la relativité s’applique avec une temporalité différente pour ceux qui sont perdus, et ceux qui les cherchent. Et puis, il y a ceux qui les regardent. Le public. Lui aussi a son propre ressenti jusqu’à la révélation finale. C’est là que le faible nombre d’épisodes devient une force puisqu’en tant que spectateur, l’investissement aura été suffisamment de courte durée pour que la conclusion ne pas une source de déception. En cela, cette histoire est la représentation parfaite de la citation qui dit que le voyage est plus important que la destination.
C’est une notion que les personnages vont apprendre au fur et à mesure de leur marche. La même question revient d’ailleurs à plusieurs reprises: pourquoi continuer? Il n’y a pas de réponse, car c’est un périple qui les mène à la découverte d’eux-mêmes, et non à ce qu’il y a au bout de cette corde. La série nous enseigne alors que parfois, il vaut mieux laisser partir certaines choses que de les retenir. Cette pensée s’illustre souvent par une corde que l’on tient fermement, et qui nous brule si l’on résiste. Ce feu qui les consume de l’intérieur n’est autre que ce groupe.

Chacun de ces membres est une étincelle qui crépite, pareil à une flamme qui remonte un fil jusqu’à un explosif. Jusqu’à la révélation. Sauf qu’il n’y a pas de bombe à l’autre bout. Pas de révélation. Le néant. Le désert. De toute façon, aucune conclusion n’aurait été satisfaisante. Que ce soit pour les personnages, comme pour les spectateurs. Ce point de départ ne pouvait qu’aboutir à toujours plus d’interrogations. Encore faut-il se poser les bonnes questions. Si l’on part du principe que cette corde a forcé les personnages à se délester du poids de leur passé pour aller de l’avant, alors qu’en est-il de cet avant?
Avant cette histoire. Avant cette mini-série produite par Arte. En remontant cette piste à l’aide de la corde, cela nous mène jusqu’au livre d’origine de Stefán Aus Dem Siepen. Et le récit qu’il met en scène et à la fois semblable et différent de son adaptation télévisuelle. Mieux, ils sont complémentaires. En effet, cet ouvrage prend place dans un village à une époque indéterminée, mais que l’on devine issue du passé. Bordés par une forêt, les habitants vont eux aussi y découvrir une corde qu’ils vont remonter, tout en s’aventurant dans les bois. Dès lors, la série fait plus office de suite que de transposition de cette oeuvre littéraire.

Une modernisation doublée d’une continuité avec le roman. Ce dernier pourrait même servir de background, comme si le village avait été détruit pour construire le centre scientifique par-dessus. Et pour accentuer la notion de cycle qui se font écho, les paysans découvraient la corde à la veille d’une moisson. Pour les scientifiques, ils sont en attente d’une moisson de données. Le terme n’est pas anodin. Pas plus que la corde ne permet de communiquer avec les morts. Des cadavres en état de décomposition qui pourraient tout aussi bien être ceux de la version littéraire.
Tout comme une malédiction, l’histoire se répète. S’il y a bien une illustration de la théorie des répéteurs dans cette intrigue, c’est bien celle-ci.
« LA CORDE » WINS!
