
« HARDCORE HENRY » VS PROCRASTINATION
Le plan à l’air fixe, seulement en apparence. Puis, on devine quelques tremblements dans le cadre. Il ne m’en faut pas plus pour souffler d’exaspération devant l’écran. Même dans les budgets les plus serrés, il y a toujours de la place pour un simple trépied. C’est juste le matériel de base pour réaliser un film. C’est loin d’être un investissement improbable et plus encore lorsqu’il s’agit d’un blockbuster. Là, c’est limite un manque de respect envers le spectateur.
Alors bien sûr il existe différents types de réalisation, et notamment un pour lequel ça se justifie: le reportage. Une sorte de cinéma-vérité qui se veut au plus près des personnes qu’il suit, et dont la mise en scène dépend de l’environnement le jour J. Rien n’est calculé, tout est fait dans l’urgence. En budgétant la moindre scène et en planifiant le tournage en fonction de la disponibilité des acteurs, le cinéma est à l’opposé de ce système.
Même le cinéma underground n’est qu’une vaste supercherie. Ceux qui s’en revendiquent sont eux-mêmes les victimes d’une mascarade visant à imposer cette mode de la caméra au poing, faute de moyens, pour mieux récupérer les rails de travelling devenu inutiles. Cette révélation du cinéaste Jonas Mekas, fondateur du mouvement, montre à quel point Hollywood peut être influençable lorsqu’il s’agit de surfer sur une vague, quitte à en perdre son identité.

Reste la mode du found footage qui justifie les mouvements tremblotants, car la caméra fait partie intégrante de l’intrigue en tant que témoin des événements. La mise en scène relève alors du chaos organisé puisque même si tout semble complètement anarchique, cela n’en reste pas moins chorégraphié. C’est tout le paradoxe puisque cette mise en scène implique la réalisation de plans séquences pour refléter la prise en main d’une caméra vidéo qui filme en continu.
C’est là une parfaite utilisation de ce type de mise en scène dans le cadre d’une fiction. En dehors, ces légères hésitations, accompagnées de changement de focus ou d’éclaboussures sur l’objectif, ont le don de me sortir de l’histoire. Tout simplement car cela me rappelle qu’il y a quelqu’un qui porte la caméra et qui essaye de capter les émotions des acteurs en faisant le point sur eux. Chose qui ne s’est jamais produite avec Hardcore Henry puisque l’homme et la machine, en l’occurrence la caméra, ne font qu’un.

Cette fusion repousse les limites de ce qu’il est possible d’accomplir en termes de réalisation. Et je ne parle même pas d’une caméra à l’épaule, mais bien d’un objectif fixé sur le visage d’un cascadeur. Oui, parce qu’avec un tel degré d’action, on ne peut pas parler d’acteur, tant l’investissement humain va bien au-delà. Tellement que le rôle est joué par pas moins de dix cascadeurs / caméraman, et même le réalisateur en personne. Surement une raison suffisante pour ne jamais voir le visage de ce fameux Henry. On n’entend pas non plus sa voix, ce qui rappelle immédiatement Gordon Freeman dans Half-Life.
La comparaison n’a rien de gratuite puisque du début à la fin, on a l’impression d’assister au let’s play d’un jeu vidéo en vue subjective. Plus précisément, cela se rapproche des montages au format film que font les gamers afin de retracer l’histoire d’un jeu de manière succincte. Cette source d’inspiration vidéoludique est citée abondamment avec les mécaniques propres aux Doom-like. Les plus cultes d’entre eux, tels que Bioshock, ont prouvé qu’il était possible de faire une narration limpide depuis ce point de vue à la première personne.

On suit donc Henry, littéralement dans le feu de l’action face à Akan, un méchant au physique de George McFly avec des pouvoirs télékinésiques. Dans sa quête pour retrouver sa femme, il sera aidé par Jimmy et ses doubles, tous interprétés par Sharlto Copley. Cette histoire, sorte de croisement entre Shoot’em up et Bloodshot, ne brille pas par son originalité, mais c’est dans son exécution qu’elle s’avère brillante. Passé un générique plutôt cool, on vit l’histoire à travers les yeux d’Henry comme si il portait une caméra cachée.
Ce n’est pas pour autant que l’on aura le droit à un plan séquence de bout en bout à l’image de 1917. Le montage coupe à certains endroits afin de gagner encore plus en efficacité. Mais il y a suffisamment de segments entiers pour se rendre compte à quel point cela a dû être chorégraphié dans les moindres détails pour parvenir à ce résultat. Je pense notamment à une course-poursuite très impressionnante que l’on vit aux premières loges. On s’y croirait vraiment, tout comme les séquences de parkour qui donne le vertige grâce au côté artisanal de cette production à faible budget.

Le système D a donc été de rigueur pour donner vie aux nombreuses idées qui parsèment ce film. Pourtant, à bien y regarder et d’un point de vue extérieur, les mêmes scènes avec une réalisation classique auraient accouchées d’un nanar. Au mieux, une série B correcte. Mais ce choix si particulier fait toute la différence. Ainsi, chaque action, même la plus simpliste comme grimper à une corde, devient un moment de bravoure. Et si l’on enlève le côté reportage en immersion inhérent au genre du found footage, que l’on avait déjà aperçu dans Strange Days, on est plus proche de la célèbre Shaky Cam popularisée par Sam Raimi sur Evil Dead.
C’est d’ailleurs tout aussi gore et cartoon dans son approche de la violence. C’est typiquement le type de production survolté qu’aurait pu réaliser le duo Mark Neveldine / Brian Taylor, des experts lorsqu’il s’agit de faire appel à la débrouille comme en atteste les making of de leurs films. Il est donc tentant d’attribuer le mérite d’Hardcore Henry à un cinéaste chevronné, étant donné l’expérience qu’a dû nécessiter un tel tournage. Un tournage hardcore pour un tireur à la gâchette facile. Mais il n’en est rien.
Ilia Naïchouller est à la base le chanteur et guitariste du groupe de rock russe Biting Elbows, dont il réalise aussi les clips. C’est avec ces derniers, et plus précisément le titre Bad Motherfucker, qu’il utilisera ce système de go pro et qui donnera naissance à cette version longue. C’est Timur Beckmambetov, réalisateur entre autres du diptyque Nightwatch / Daywatch et de Wanted: choisi ton destin, qui repère le potentiel au point de produire ce projet.
Rien de surprenant lorsque l’on voit la filmographie de ce cinéaste russe qui a réussi à s’expatrier à Hollywood. Les films que j’ai cités ci-dessus sont eux aussi imprégnés d’un esprit punk qui se moque des conventions. Un style énervé et en roue libre, faisant fi de la grammaire cinématographique pour aller à l’essentiel. C’est ce que l’on retrouve dans Hardcore Henry qui transgresse l’une des principales règles du septième art, à savoir celle de ne jamais regarder la caméra.

Le regard d’Henry étant symbolisé par l’objectif, les acteurs n’ont d’autres choix que de le regarder dans les « yeux » pour déclamer leurs répliques. Un parti pris qui rappelle forcément les mises en abime où un personnage s’adresse directement au spectateur. Le quatrième mur est donc brisé à plusieurs reprises, et bien d’autres murs aussi, ce qui offre une sorte d’interactivité avec le public qui admire le spectacle. Ce genre de détails qui me sortait autrefois d’un film produit ici l’effet inverse en invitant les protagonistes dans ma réalité.
Une connexion comme seul le jeu vidéo arrive à en produire en termes d’immersion et qu’Hardcore Henry reproduit à merveille. Avec Edge of tomorrow, ce film va donc rejoindre la catégorie de ce que je considère comme étant les meilleures adaptations de jeux vidéo, sans en être un à la base. Et ça aurait même pu avoir une place sur le podium si l’histoire n’avait pas été aussi autocentrée. En choisissant de se focaliser uniquement sur son héros, obligatoire en optant pour le concept du FPS, les autres personnages dépendent de leurs rencontres avec Henry pour se développer. Il y a bien ce petit comics en annexe, Hardcore Akan, mais ce n’est guère suffisant.

Cette origin story aurait mérité d’être intégrée, d’une manière ou d’une autre, à la narration afin d’étoffer ce bad guy assez atypique. C’est là l’une des nombreuses complications qu’implique une narration à la première personne, là où les films plus classiques bénéfice d’un point de vue omniscient pour s’intéresser aux autres protagonistes. Sans compter que le film dure à peine plus d’une heure trente, il y avait donc l’espace disponible pour prendre une pause dans la narration et approfondir tout ça.

Mais cela aurait été au détriment du rythme trépidant que le montage impose. Les séquences s’enchainent sans le moindre temps mort. On a l’impression d’être dans un manège à sensations fortes où chaque cascade est un looping. Et pour cause, dès les premières minutes, le film nous montre ce qui fera office de trépied pour cette caméra humaine: des jambes bioniques. À partir de là, c’est la promesse d’un road trip sous acide. Autant pour le spectacle que pour rendre à la Russie ce qui lui appartient, définir Hardcore Henry comme les montagnes russes du divertissement n’aura jamais été aussi vrai.
« HARDCORE HENRY » WINS!
