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« Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi » de Mathias Malzieu

« MAINTENANT QU’IL FAIT TOUT LE TEMPS NUIT SUR TOI » VS PROCRASTINATION

Il y a des ouvrages qui vous apprennent à lire, et il y a ceux qui vous redonnent le gout pour la lecture. Surtout après des années de lectures imposées dans le circuit scolaire. Des soi-disant classiques de la littérature. Puis, on se fait notre propre échelle de valeurs. On rencontre alors un livre en accord avec notre sensibilité. Un livre que l’on érige au-dessus des autres, qui nous bouleverse complètement. Une oeuvre qui dépasse sa condition pour pousser son lecteur dans une grande réflexion. L’appréhension était donc d’autant plus grande lorsque le moment fut venu de se replonger dans Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi

Pour la énième fois. En effet, au cours des années, je l’ai relu jusqu’à le connaitre sur le bout des doigts. Ces mêmes doigts qui ont saisi un crayon pour imiter ce style si imagé, jusqu’à trouver le mien. Mais lorsque le moment fut venu d’en tourner à nouveau les pages, j’ai ressenti une forte appréhension. Pourquoi avoir autant de crainte à l’idée de le parcourir encore une fois? Parce que les dernières fois en date, ça n’était pas en tant qu’auteur. Mon regard n’était alors pas aussi aiguisé qu’il peut l’être actuellement. Je n’avais pas cet esprit analytique sur toutes les oeuvres qui ont eu l’occasion de passer entre mes mains. 

Et surtout pas en étant de l’autre côté en tant qu’écrivain confirmé. J’avais donc un peu peur de faire face à une désillusion. Comme cela avait pu être le cas précédemment avec 38 mini-westerns (avec des fantômes). Là, il n’en est rien puisque force est de constater que Mathias Malzieu a fait du chemin depuis ce recueil de nouvelles. Mais là où ces petites histoires étaient semblables à des contes oniriques, ici c’est une histoire beaucoup plus personnelle qui nous est contée. Celle de la perte d’une mère, et sa famille qui tente de surmonter cette épreuve en restant souder.

Même s’il n’est pas cité explicitement, l’auteur s’intègre lui-même à l’intrigue puisqu’il est possible de le reconnaitre à travers différents détails comme la mention d’un concert, ou sa maitrise des instruments de musique. Car oui, Mathias Malzieu est avant tout le leader du groupe Dionysos, et ce roman fait écho à l’album Monsters in love qui fait office de bande originale. On y retrouve donc également l’un des personnages emblématiques de cette playlist qu’est Giant Jack. Un docteur en ombrologie qui va venir aider le protagoniste principal à faire son deuil. 

On en suit donc chaque étape, tout en sachant que cette disparition sera insurmontable: hôpital, souvenirs, décès, souvenirs, choix du dernier vêtement, souvenirs, pompe funèbre, souvenirs, emplacement de la tombe, souvenirs, organisation de la cérémonie, souvenirs, choix de la musique, souvenirs, discours, souvenirs, enterrement… Et enfin, l’initiation au deuil avec Giant Jack, qui est à Mathias ce que Hagrid est à Harry Potter, pour un voyage au pays des morts. Bizarrement, cette seconde partie marche moins bien, car elle ne bénéficie plus de ce décalage entre réalité et fantastique.

En effet, tout ce qui précède est narré d’une manière assez poétique, mêlant les mots, associant deux idées contraires… Il y a des paragraphes entiers de phrases cultes. C’est travaillé, d’une vérité absolue et d’une honnêteté sans faille dans sa démarche. Mais dès que le personnage franchit le seuil du monde des défunts, on perd cette magie. En cause, l’utilisation d’un vocabulaire fantaisiste pour décrire un univers fantasmagorique: forcément, ça s’annule. Dès lors, Giant Jack ne dénote plus dans le paysage, puisqu’il évolue dans son élément.

Mais cette relation entre médecin et patient reste touchante de bout en bout. Cette relecture m’a d’ailleurs permis de remarquer que le tout premier chapitre est totalement dépourvu de dialogue. Les premières répliques se feront avec l’apparition de ce géant qui deviendra son seul interlocuteur. En dehors, Mathias semble ne communiquer avec personne d’autre. Même son père et sa soeur ne bénéficient d’aucun échange pour alléger leur peine. En tout cas, pas directement. Cette absence de conversation les relègue alors au rang de figurant, en plus d’accélérer le rythme de la lecture.

Mais le roman est assez court pour deux raisons: il fait peu de pages, mais surtout, il se dévore. En sept chapitres et un épilogue, il parvient à nous toucher en plein coeur. Il ne lui en faut pas plus pour nous décrocher une inondation oculaire. Inutile de préparer les mouchoirs, des seaux feront l’affaire. Un exploit au bout de sa deuxième publication, mais premier roman après un recueil de nouvelles. Et si cette anthologie de textes se revendiquer clairement de La triste fin du petit enfant huitre et autres histoires de Tim Burton, alors Mathias Malzieu vient de faire son Edward aux mains d’argent avec cet ouvrage.

Soit son récit le plus émotionnel. Sous couvert d’un titre à rallonge, que ne renierait pas le cinéma français, l’auteur explore la thématique du deuil comme personne. Pour un sujet aussi commun, c’est une prouesse. L’identification s’en trouve alors simplifier. Pour n’importe quel lecteur, de n’importe quel âge. Cela m’avait grandement touché en tant qu’ado, le relire en état plus âgé n’a fait que décupler ce sentiment: nous sommes tous égaux face au décès d’un être cher. L’auteur parvient à mettre des mots sur ces émotions que l’on a tous déjà ressenties, sans pouvoir les expliquer. 

Il y parvient avec une facilité déconcertante. Autant son style est imagé, autant il m’a rappelé les dessins d’enfant que l’on peut voir dans les films d’épouvante. Des illustrations que l’on sait difficiles à reproduire pour des adultes tellement il y a une candeur et une innocence derrière ces traits. C’est pareil pour la manière de conter de Mathias, que l’on croirait régresser à un stade enfantin. Une forme d’empathie se crée alors pour une mère que l’on n’a jamais rencontrée, mais que l’on imagine aimante pour avoir élevé un fils aussi reconnaissant que Mathias. 

Et pour avoir fait de lui un écrivain aussi talentueux. Il parle avec le coeur, mais il écrit aussi avec. Ainsi, si sa première publication pouvait donner l’impression de battements à tout rompre, ici il fait bien plus preuve de cohérence cardiaque. Sa plume s’est affutée tout en conservant son style très métaphorique. Ou mon idée d’une sorte de perfection littéraire que j’aimerais atteindre. Car non seulement ce roman m’a redonné le gout de la lecture, mais il m’a aussi donné celui de l’écriture. C’est donc en vain que j’essaye d’atteindre ce niveau. 

Un idéal capable d’évoquer des images dans l’esprit de mon lecteur, tout en gardant cette fraicheur dans la narration. Ce combo, Mathias Malzieu le maitrise à la perfection dans cet ouvrage qu’il aurait assurément préféré ne jamais avoir eu à écrire. Une histoire non désirée, car rédigée suite au décès de sa mère, mais l’on peut au moins reconnaitre à l’auteur un certain talent pour transformer les émotions en mots. On voit tout à travers son regard d’enfant, à travers ses yeux brouillés par les larmes. 

Pas à travers la vision d’un adulte qui voit sa mère mourir, mais par le biais d’un gamin étranger au concept de mortalité, et qui regarde impuissant sa maman agoniser. Entre une mère et une maman, la différence est grande pour celui qui appelle à l’aide. C’est d’une grande tristesse, tellement touchant que l’on a l’impression que c’était un proche de notre famille. Que nous faisons partie de la famille Malzieu. Tellement proche que l’on pourrait tutoyer Mathias. Lui dire en guise de condoléances:

Tu sais, ta maman s’était mise à écrire de petites histoires sur le tard, vers la fin. Alors cette histoire, c’est la plus belle façon de lui rendre hommage. Tu peux être sûr que là où elle est, de l’autre côté, Giant Jack a fait son boulot. Le même boulot qu’il a fait auprès de toi. Il lui a confié des bouquins pour l’aider à surmonter son deuil. Dont un qui s’appelle « Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi ».

« MAINTENANT QU’IL FAIT TOUT LE TEMPS NUIT SUR TOI » WINS!

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