
« SAGA, TOME 1 » VS PROCRASTINATION
Une oeuvre s’accouche bien souvent dans la douleur après des mois de gestation, voire des années. Peu importe l’art auquel l’artiste aura choisi de se consacrer, le fruit de son travail est toujours considéré comme étant son bébé. Il le protège, le chérit, lui donne tout ce qu’il a, que ce soit en termes de temps ou d’énergie. Il lui sacrifie tout et fait de son mieux pour l’armer contre ce monde cruel qu’est le nôtre. Qu’il soit une tête à cornes ou non, selon son style astrologique de naissance, son géniteur lui octroi les meilleures défenses qui soient jusqu’à ce qu’il vole de ses propres ailes vers le public. Et affronte la critique.
Une fois chose faite, l’oeuvre est livrée à elle-même et il est alors impossible de faire marche arrière. Mais l’auteur aura toutes les raisons d’en être fier s’il a décidé de ne pas sacrifier sa vision face à des décideurs lui imposant un produit politiquement correct. Toutefois, il arrive dans la vie de ces créateurs qu’ils prennent ce genre de décision de leur plein gré à l’occasion d’un heureux événement. Ils sont alors beaucoup plus conciliants et se plient d’eux-mêmes à la censure lorsqu’ils produisent une oeuvre susceptible d’être vue par leur progéniture, et ce dans le seul but de ne pas heurter leur sensibilité.
Ainsi, c’est le cas de nombreux acteur qui ont choisi d’incarner des super-héros afin de faire plaisir à leurs enfants, et ne pas être renié. C’est le cas de Ben Affleck pour le rôle de Batman, tout comme le réalisateur qui a donné vie pour la première fois au chevalier noir sur grand écran, Tim Burton, qui a opéré un tournant dans sa carrière. D’abord avec Big Fish puis avec Charlie et la chocolaterie, le cinéaste s’appliquera à tourner des films qui puissent être vus par son enfant tout en préservant son style. Robert Rodriguez en fera de même d’une manière beaucoup plus radicale.
Le réalisateur mexicain passera donc d’Une nuit en enfer et The Faculty à Spy Kids. Dans le genre grand écart artistique, ça se pose là. Finalement, c’est du côté de la littérature que l’on parle le mieux de ce rapport et ce que Stephen King appelle le lecteur idéal. Selon l’auteur, chaque oeuvre s’adresse à une personne en particulier comme s’il s’agissait d’une lettre qui lui était adressée. Même s’il a eu un enfant, qui lui aussi est devenu auteur à son tour, la plupart de ses écrits ont toujours été adressés à la mère de celui-ci. Et quelque part, vu les histoires du maitre de l’épouvante, je ne vois pas trop comment son fils, Joe Hill, aurait pu trouver le sommeil.
Ce n’est pas particulièrement très flatteur non plus pour sa femme, mais chaque histoire trouve son destinataire avant même de trouver son public. C’est ainsi que née une idée une fois qu’elle a fait son chemin dans l’esprit de son créateur. Brian K. Vaughan, scénariste du comics Saga, a d’ailleurs formulé cela de la manière la plus littérale dès la première page du premier numéro. « Voici comment une idée prend vie », un incipit sous forme de métaphore de la naissance, pleine page à l’appui d’une femme en plein effort jusqu’à assister à la venue au monde d’Hazel. Ou quand le projet d’une vie se transforme en progéniture.
Fruit d’une union interdite entre Alana et Marko, tous deux issus de peuples en guerre, mais surtout contre-nature puisque d’espèces différentes. Bien que leur affrontement ayant été exporté sur d’autres planètes comme on transfère des marchandises, les tensions ne sont pas prêtes de s’apaiser si cela venait à être rendu public. Ils vont alors devenir le centre de toutes les attentions, particulièrement celle des chasseurs de primes qui vont tout mettre en oeuvre pour étouffer cette affaire embarrassante. Un postulat de départ qui rappelle une oeuvre Shakesperienne et pour cause, on est en plein Roméo et Juliette.
Les amants maudits de Vérone ont connu bien des itérations depuis leur création, de la plus littérale à la plus symbolique, notamment dans le fantastique avec Underworld et Twilight pour illustrer la lutte ancestrale entre vampires et loups-garous. Comme si leurs âmes étaient prisonnières d’un cycle éternel et condamnées à se réincarner dans des corps différents, encore et encore, génération après génération. Bien que l’on retrouve les caractéristiques de ce classique de la littérature opposant les Montaigu et les Capulet, Saga n’en est pas vraiment une adaptation, mais plus une suite spirituelle.
Brian K. Vaughan nous raconte alors ce qui se serait passé si les esprits tourmentés de ces deux familles rivales n’avaient pas trouvé la mort et étaient parvenus à leur fin en vivant leur amour au grand jour. Et autant dire que le prolongement de cette relecture est une modernisation dans les grandes largeurs, à l’instar du Roméo + Juliette de Baz Luhrmann. Pire encore, cette entrée en matière pour Saga se rapproche de Troméo et Juliette, écrit entre autres par un James Gunn visiblement sous acide pour le studio Troma. C’est cru, vulgaire, gore, il y a du sexe et en prime, un homme se fait encastrer la tête dans un téléviseur, exactement comme dans Saga.
Enfin pas tout à fait, il y a bien un personnage avec une tête en forme de télévision, mais il est né avec. Car oui, dans cet univers il s’agit d’une espèce tout ce qu’il y a de plus normal, même si cela a quelque chose de très déstabilisant au premier abord de voir deux corps copuler avec des visages de tube cathodique. Mais il y a des choses bien plus bizarres à mesure que les pages ne se tournent à la découverte de cet univers à nul autre pareil. Si une adaptation était amenée à voir le jour, James Gunn serait vraiment un bon candidat pour transposer ce délire sur un écran.
Une chose qui ne verra surement jamais le jour étant donné que Vaughan a stipulé, en signant avec l’éditeur Image Comics, ne pas vouloir de transposition vers d’autres médias pour son bébé. Comme un parent qui ne souhaiterait pas que son enfant regarde la télé alors que sa carrière l’a amené à y travailler à de multiples reprises. Le scénariste a en effet travaillé sur la série Lost ainsi que sur Under the dome, mais il se peut que son expérience ce soit finalement mal passée au point de dresser un portrait assez virulent du milieu à travers ces personnages au faciès d’écran. L’un d’entre eux, nommé Prince robot IV, fera d’ailleurs partie des ennemis sur la route du couple.
Ces jeunes parents auront donc des difficultés supplémentaires, en plus d’être confrontés à la tâche titanesque d’élever leur progéniture. Et ils ont beau être des référents idéals pour le lecteur, qui pourra se reconnaitre en eux, c’est surtout Hazel qui est la narratrice de cette histoire au long court. En effet, une saga est par définition une fresque étalée sur une longue durée et ayant pour point de départ la naissance du personnage principal pour aller jusqu’à sa mort. Ses ancêtres et ses descendants ont également le droit de prendre part au récit s’ils ont une importance, et c’est le cas ici, mais c’est bien cette petite fille issue de deux races différentes qui fait office de narratrice. Omniscient qui plus est.

Outre le fait que cette épopée soit donc narrée par un nouveau-né, l’intrigue s’écarte bien souvent de cette cellule familiale pour suivre d’autres personnages, notamment les chasseurs de primes à leur poursuite. On assiste alors à ces scènes qu’elle n’a pas vécues et se passant à des années lumières de sa position, sans pour autant que le déroulement de ces événements n’en soit perturbé. On ne peut donc pas parler de point de vue interne, mais plus d’une narration hybride, finalement comme la totalité des éléments qui font de Saga une oeuvre à part dans le paysage.
Cette histoire ne ressemble à rien de connu. Ou plutôt si, ça ressemble à tout ce que l’on connait. Tout ce qu’il y a dans le domaine de l’imaginaire, et bien plus encore. Vendu comme étant la rencontre entre Star Wars et Game of Thrones, c’est véritablement de ça dont il est question. Du mariage bâtard entre la science-fiction et la Fantasy, chacun de ces genres étant représentés par les races respectives d’Alana et Marko. Le peuple de la première use de la technologie tandis que le second est un adepte de la magie, de leur accouplement est né un rejeton illégitime qu’est Hazel, et Saga par extension qui au croisement des genres.
Cette fusion au sein même de la SFFF a toujours été quelque chose de difficile à vendre auprès du grand public. Malgré ses qualités évidentes, au cinéma Jupiter Ascending en a fait les frais là où ce comics semble faire l’unanimité. C’était pourtant loin d’être gagné compte tenu de l’état de l’industrie de la bande-dessinée où les Big Two, que sont Marvel et DC, se partagent les parts de marché. Contre toute attente, Brian K. Vaughan a su y trouver sa place parmi les miettes laissées aux indépendants. À cela, il faut ajouter le fait qu’il s’agit d’un secteur loin d’être rentable, se lancer dedans avec un enfant à charge représente donc un véritable défi. Avec deux bouches à nourrir, c’est de la provocation.
Donner naissance à un bambin est compliqué à assumer lorsqu’il s’agit de subvenir à ses besoins, et Vaughan n’aura pas choisi la facilité en ayant eu le déclic concernant Saga qu’à l’annonce de la grossesse de sa femme, alors enceinte de leur deuxième fille. Il est donc très tentant d’en venir à la conclusion que ce cap de la paternité lui aura inspiré cette histoire dont c’est la thématique principale. Toutefois, ce récit abracadabrantesque a été imaginé autant comme un conte de fées moderne à lire à ses enfants (bien que je n’en conseillerai pas forcément la lecture vu le caractère assez hard de certaine planche, mais bon les jeunes étant de plus en plus précoces…), si ce n’est plus pour l’enfant qu’il était.
En effet, c’est sur les bancs de l’école que Saga a commencé à voir le jour pour tromper l’ennui du jeune Brian. Il est d’ailleurs amusant de constater que les auteurs ayant avoué avoir muri un projet de leur enfance jusqu’à l’âge adulte donnent souvent des résultats débordants d’imagination. Luc Besson avait une anecdote similaire concernant la genèse de son Cinquième élément avec qui Saga partage une certaine idée de la science-fiction: des personnages hauts en couleur, des monstres en tout genre, un animateur de radio complètement délirant, des costumes qui ne craignent pas le ridicule…
Le même état d’esprit règne dans cette galaxie où l’on peut croiser un chasseur de prime accompagné de son chat qui détecte les mensonges, des fantômes victimes collatérales de la guerre qui fait rage entre la planète Continent et sa lune Couronne… Des noms comme aurait pu en trouver un enfant d’une manière tout à fait naturelle et que l’auteur qu’il est devenu à garder dans la version finale. Les mercenaires aussi ont une dénomination très simple comme Le testament ou encore La traque. Cette dernière est une chasseresse à l’allure humanoïde, du moins jusqu’à la taille puisqu’en sous sa robe se trouve huit pattes d’araignée.
On reconnait bien là l’imagination fertile d’un gosse apte à croiser différents concepts sans se soucier d’une quelconque cohérence. Ainsi, il incorpore pelle mêle des dialogues en Esperanto, un pistolet dont les tirs brisent le coeur, sentimentalement parlant, ou encore mon préféré: un sort qui nécessite la divulgation d’un secret à voix haute pour faire effet. Les bonnes idées ne manquent pas, ça part dans tous les sens et parfois on a un peu peur que ça n’arrive nulle part. Peur de ne pas savoir où l’auteur veut en venir. De quoi se poser des questions quant à une éventuelle ligne directrice, ou si Vaughan ne s’amuse pas à balancer tout et n’importe quoi pour ensuite se livrer à un toutéliage hasardeux.
Encore que vu l’univers improbable dans lequel évoluent tous les personnages, tout cela semblera cohérent et logique. En attendant, il y a cette impression de voir le scénariste planter ses idées comme des graines au gré des numéros en se disant qu’il pourra les réutiliser plus tard, en guise de retournement de situation. Chaque rencontre, chaque acte portera à conséquence et ainsi, je ne pense pas prendre trop de risques en pariant sur le fait que l’on reverra ce soldat qui s’est vu trancher la main par l’épée de Marko (illustrer par une superbe case où la chaine qui relie la lame à son fourreau, et symbolisant le serment de paix de son possesseur, se brise pour protéger sa famille).

Certaines répercussions se font même déjà ressentir et prendre de l’importance comme cette « visite » dans une maison close qui tourne mal pour Le testament lorsqu’il sauve une enfant en tuant son proxénète. Autre intrigue destinée à se développer: la mention d’un nom durant le sommeil de Marko et laissant supposer qu’il a eu une femme avant Alana. Des éléments que l’on pourrait qualifier de mystery box cher à JJ Abrams, et pour avoir fait partie de la writer’s room sur Lost, on peut dire que Vaughan a été à bonne école. Mais toutes ces pistes potentielles, aussi intrigantes soient-elles, et ces idées ne sont que des mots sans une personne pour les convertir en images.
Si Brian K. Vaughan est le père de Saga, alors Fiona Staples en est indubitablement la mère. Tout comme on récupère un peu du patrimoine génétique de nos deux donateurs, elle a donné à ce récit son trait, ses couleurs et son identité visuelle. En tout cas en apparence, et lorsque l’on dit qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture, c’est aussi le cas lorsque l’on a une bonne première impression. Ainsi, il est dommage que la qualité des dessins ne soit pas à la hauteur de celle des couvertures, pourtant réalisées par la même illustratrice.
En temps normal, c’est un dessinateur différent qui se charge de ce travail, pour un résultat bien souvent trompeur lorsque l’on feuillette le contenu, mais là, il s’agit bien de la même artiste pour un rendu finalement décevant. Les couvertures des 6 numéros que compte ce premier tome sont toutes plus belles les unes que les autres. Fiona Staples s’est tellement appliquée qu’elle en vient à entrer en concurrence directement avec elle-même sur l’intérieur de ce recueil. On reconnait son style, mais par rapport aux couvertures intercalées entre chaque chapitre, les planches donnent l’impression d’être devant des brouillons en attente d’une version finale.
Le trait est incertain par moment, les arrière-plans sont assez pauvres en détail, on sent que la dessinatrice cherche encore sa place lors de ce premier arc narratif. Il est difficile de prendre ses marques lorsqu’il incombe de matérialiser des idées venues de genres différents dans un univers commun. À ce degré d’implication, Fiona Staples peut être vu comme une co-créatrice aux côtés de Vaughan qui utilise les mots comme moyen d’expression et elle les images pour se compléter. Mais Fiona s’adapte aussi en fonction de ses propres gouts, allant jusqu’à dessiner une fusée en bois pour ne pas avoir à se confronter à l’aspect mécanique qu’elle déteste.
Une idée qui en rappelle une autre, sans qu’elle n’ait pu se concrétiser, dans l’un des nombreux scripts d’Alien 3 qui voyait Ripley atterrir sur une planète en bois. Un concept que je ne serais pas du tout surpris de retrouver à l’avenir entre ces pages. Saga est propice à l’expérimentation, c’est un laboratoire qui explore le champ des possibles et surtout de l’impossible. Rien que son titre est un défi en soi, une promesse puisqu’il sous-entend au lecteur que s’il s’engage dans cette lecture, il ne peut espérer en voir le bout avant très longtemps. Les comics étant réputés pour être sans fin, j’espère que celle-ci verra tout de même le jour.
En tout cas, si cette histoire veut être digne de son appellation, il est important de pouvoir accompagner le personnage d’Hazel jusqu’à sa mort, sans ellipse, comme le veut la définition d’une saga. C’est peut-être dans cet au-delà que se cache le secret de cette narration omnisciente de la part d’un personnage qui ne l’est pas, encore. On dit que l’on n’accumule pas de vrais souvenirs avant l’âge de 3 ans, du coup peut-être s’agit-il de l’esprit d’Hazel après son décès qui revient sur le film de sa vie en le commentant… Mais il n’y a pas encore lieu de spéculer sur la fin de Saga qui propose un début non moins prometteur.
Cela pourrait être l’oeuvre d’une vie pour Vaughan, pas un magnum opus, il est encore trop tôt pour le dire, mais plus de celle que l’on écrit sans s’arrêter jusqu’à la fin de ces jours. Il est certain qu’il faudrait des centaines et des centaines de numéros pour en arriver à ce résultat jamais vu pour un seul auteur, mais la série à l’air suffisamment barrée pour se permettre ce genre de folie et d’excentricité. « Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » signe bien souvent la fin d’une aventure quand d’autres décident d’en faire un commencement.
« SAGA, TOME 1 » WINS









