« SOURCE CODE » VS PROCRASTINATION
Ziggy Stardust, Major Tom, Starman, Halloween Jack, Thin White Duke: bien des noms de scène auront permis à David Bowie de s’approprier un personnage. D’ailleurs, Bowie n’est même pas sa véritable identité civile. Il ne s’agit là que d’un alias de plus pour celui qui s’appelle en réalité David Robert Jones. Un patronyme dont a également hérité son fils, Duncan Jones. Reste à savoir, parmi toutes les personnalités de son paternel schizophrène, lequel est son géniteur. Lequel est son code source.

Une crise identitaire que l’on retrouve à travers la filmographie de ce fils qui n’a pas emprunté la voie musicale de son père. Après le court-métrage Whistle, déjà sur la relation père / fils, c’est avec Moon qu’il fait ses premières armes sur le format long. Un film indépendant qui traite de la thématique du clonage, et donc de la perception que l’on a de soi-même lorsque l’on se voit en double. Avec Sam Rockwell dans le premier, et multiple, rôle, cette production permet au cinéaste d’affirmer son gout pour le cinéma de genre.
Mais alors que l’on croyait avoir affaire à un auteur, puisqu’il avait co-scénarisé avec Nathan Parker ce premier film, Duncan Jones se retrouve à la tête d’un film de commande. Difficile à encaisser de la part du fils du défunt David Bowie, un artiste qui a créé des univers de toutes pièces par le biais de ses chansons et de ses personnages, et dont on espérait une sorte de relève. Un fardeau. Imaginer par Ben Ripley, Source Code est pourtant le projet idéal pour le réalisateur tant cela s’accorde parfaitement avec ses obsessions.

Ainsi, le concept au centre de l’histoire va voir son personnage principal, Colter Stevens, se réveiller dans un corps qui n’est pas le sien. Non seulement il est prisonnier de cette enveloppe charnelle appartenant à un dénommé Sean Fentress, mais il est aussi condamné à revivre les mêmes 8 minutes aux termes desquelles il trouve la mort dans un attentat ferroviaire. En tant que passager du train en question, il lui revient de trouver des indices pouvant le mener jusqu’au responsable et d’en rendre compte à sa hiérarchie.
Pour autant, lorsque Colter réintègre son corps entre chaque retour, il n’est pas plus libre que lorsqu’il se trouvait dans le train à destination de Chicago. Enfermer dans une sorte de capsule, une voix féminine vient lui réclamer son rapport de mission avant de le faire repartir dans la peau de ce Sean. De quoi provoquer de sévères troubles identitaires l’amenant à se remémorer qui il est à travers une série d’exercices. Guider par la voix de Colleen Goodwin qui résonne dans la structure où il se trouve, il est aussitôt renvoyé dans ce qu’il croit être une simulation.

Toutefois, malgré les répétitions qui se succèdent, il va vite découvrir que tout ceci est bien réel. Contre sa volonté, il fait partie du programme Source code qui consiste à transférer une conscience dans un autre corps en exploitant la piste mémoire de ce dernier. Pour cela, il faut que le donneur et le receveur soient compatibles en termes de sexe, d’âge… Le profil de Colter et de Sean étant quasiment identique, le premier va revivre les événements de ce dernier tout en ayant la possibilité d’influer dessus pour parvenir à ses fins.
Celles-ci demeurent identiques, la mort de tous les occupants du train, jusqu’à ce que Colter finisse par débusquer le coupable. Mais avant cela, on va passer par tout un tas de suspects, tous plus ou moins des stéréotypes. Parmi ces clichés, il est permis de se demander si le corps que hante Colter n’est pas le coupable de l’attentat qu’il essaye de déjouer. Après tout, les délits de faciès auxquels il se livre s’appliquent tout autant à lui depuis qu’il n’a plus le même visage lorsqu’il se regarde dans un miroir.
Ce reflet qu’il lui renvoie n’est pas pour autant celui d’une intrigue basée sur la paranoïa. L’histoire ne part pas dans toutes les directions, alors qu’il était très facile de s’éparpiller tant le concept offre un nombre infini de pistes. Sorti 10 ans après les attentats du 11 septembre 2001, il est impossible de ne pas voir en Source Code le spectre de cette tragédie pour en justifier l’intrigue. La décennie qui sépare ce drame du film n’a pas pour autant actualisé le profil type du poseur de bombe, mais tout ceci n’est en aucun cas la partie centrale du récit.

D’ailleurs, la résolution de cette intrigue se fait assez tôt, surtout compte tenu du fait que le montage ne dure qu’une heure et demie. Pas de twist, la révélation de l’identité du coupable n’a rien d’un retournement de situation. Il ne s’agissait pas d’un personnage récurrent qui cachait son jeu depuis le début, c’est là que l’on comprend que l’enjeu du film est tout autre. La véritable substance de ce long-métrage, c’est cette histoire d’amour entre un homme qui n’est pas dans son corps et une femme qui est déjà morte.
Respectivement incarnée par Jack Gyllenhaal et Michelle Monaghan, l’alchimie est au rendez-vous, même si cela aboutit sur une sorte de happy ending. Une fin qui est une sorte de best-of de toutes les tentatives de Colter pour faire en sorte de déjouer l’attentat, mais aussi d’offrir un instant de répit aux passagers du train. Las de mourir, on assiste au meilleur des mondes à travers un splendide arrêt sur image précédé par la technique du bullet time. Cela aurait pu amplement faire office de dernier plan pour clore le tout.

Mais le film se poursuit au-delà de cette pause et il aurait été plus judicieux de terminer sur cette note, voir jusqu’au reflet dans le Cloud Gate, afin de placer ce qui va suivre en guise de scène post-générique. On y voit Goodwin, interprété par Vera Farminga, se rendre dans le bureau de son supérieur le docteur Rutledge (Jeffrey Wright) suite à la réception d’un mail du Colter d’une réalité alternative. Car c’est dans une autre continuité que résonne la voix off de Colter, tandis que son double git dans un caisson qui le maintient en vie dans un état comateux malgré ses blessures.
Cette scène peut paraitre anodine, mais elle inverse les rapports entre les personnages. En effet, au cours de l’histoire, on apprend que l’opératrice qui lui donne ses ordres n’entend pas la voix de Colter. Pour Goodwin, tout est retransmis par écrit sur un ordinateur tandis que le sujet de cette expérience reçoit ses instructions à l’oral via un moniteur qui diffuse l’image de son interlocuteur. En ayant recours à la voix off pour la lecture du mail, c’est donc le signe de l’émancipation du personnage de son statut de captif.
C’est là une sorte de teaser pour une suite, plus qu’un épilogue. Et étant donné les possibilités qu’offre ce concept, il est tentant d’imaginer une série plutôt qu’une simple séquelle. Surtout compte tenu de l’appellation CS1 qui rappelle fortement SG1, la série adaptée du film Stargate. Les multiples coordonnés de la porte des étoiles, donnant sur d’innombrables mondes, n’a rien de si différent de Source code et ses réalités parallèles. C’est un schéma qui peut être décliné sur bien des saisons.

En partant du principe que l’attentat du train n’était que le premier et que d’autres vont suivre, de nombreux épisodes peuvent reprendre cette structure. Mieux encore, il y a là la possibilité d’explorer le passé de Colter Stevens sous un autre angle. Officiellement déclaré mort lors d’un crash d’hélicoptère en Afghanistan, il y a une ouverture pour revisiter cet événement par le biais du code source. En effet, un autre personnage pourrait transférer sa conscience dans le corps de Colter afin de savoir qui est responsable de son décès.
Une manière de boucler la boucle tout en se servant du background. Cet aspect serial évoque d’autres séries, notamment à travers l’espèce de sphère qui sert de représentation mentale au personnage. D’un point de vue extérieur, on retrouve un design pour le moins similaire dans 7 jours pour agir, qui traite du voyage dans le temps. Là, c’est 8 minutes pour agir et c’est une durée que Colter Stevens va utiliser à bon escient, et par l’intermédiaire de Sean, pour appeler son père endeuiller par sa disparition.

Lorsque l’on est un fils de comme Duncan Jones, difficile de ne pas y voir dans cette relation quelque chose de personnel. S’il le pouvait, le cinéaste en ferait surement autant. Ce n’est pas pour autant une référence gratuite puisque d’après le générique, la voix de ce paternel n’est autre que celle de Scott Bakula. Un rôle essentiellement vocal pour celui qui a joué dans Code Quantum, une série entièrement consacrée aux permutations corporelles. Homme ou femme, c’était une oeuvre en avance sur son temps pour ce qui est de l’identité transgenre.
Autant on peut dire que Source code pourrait faire l’objet d’une série, autant nous venons de voir une adaptation de Code quantum en long-métrage. Cette inspiration assumée n’en fait pas pour autant un pilote de série un peu plus long que la moyenne, ou une sorte de double épisode, mais bien un objet de cinéma. La réalisation est à la hauteur de cette ambition avec des plans incroyables, souvent liés à la mort du héros. Des money shots présents dans la bande-annonce sans pour autant gâcher leur découverte dans le film.

Ainsi, on peut apercevoir Colter, sur la voie ferrée, s’apprêtant à se faire percuter par une locomotive, des flammes qui ravagent les voitures au ralenti, ou encore celui où il saute sur le quai tandis que le train est lancé à pleine vitesse. On ressent l’impact dans cette mise en scène, et celle-ci sait se diversifier pour faire face aux situations amenées à se répéter: canette de soda, café renversé, le téléphone qui sonne, demande des tickets… Des éléments récurrents qui instaurent un rythme à ce montage qui a dû être un véritable casse-tête.
Chacun de ces inserts est comme un point de repère, sans jamais faire preuve de redondance. Des détails qu’avait déjà dû gérer le cinéaste sur Moon qui partageait la même thématique routinière dans une certaine mesure. Là, c’est beaucoup plus subtil, car tout en nuance dans le jeu des acteurs avec à chaque fois cette impression de déjà vu. Mais cet enchainement ne devient jamais répétitif, il y a toujours une avancée dans l’intrigue, une nouvelle façon d’appréhender les choses. Les multiples réalités restent parfaitement compréhensibles grâce à un scénario clair et simple.

À la manière d’Edge of tomorrow, sorti un peu plus tard, Colter sait ce qu’il a à faire et dans quel ordre. Mais ces deux films partagent une source d’inspiration commune, et la référence en la matière reste bien évidemment Un jour sans fin. Un raccourci idéal pour résumer le film, à condition de citer également Déjà vu. Dans ce chef d’oeuvre de Tony Scott, avec lequel Duncan Jones a fait ses armes avant de passer à la réalisation, il s’agit là aussi d’une technologie de voyage dans le temps afin de contrer une future attaque terroriste.
Même si Denzel Washington est plus libre de ses mouvements que ne peut l’être Jack Gyllenhaal, les décors ne se limitent pas à un train. Quand bien même une grande partie s’y déroule, c’est surtout pour la symbolique que cela représente. En effet, les différents embranchements de rails ne sont pas sans rappeler Mr Nobody qui en fait également usage pour représenter les différentes timelines de son personnage-titre. Quelque part, c’est ce qu’est amené à devenir Colter Stevens, un monsieur-personne à force d’être transféré d’un corps à l’autre.

On peut tracer un parallèle avec le métier d’acteur qui implique de se glisser dans la peau de quelqu’un d’autre le temps d’une prise. Au regard de sa filmographie, Jack Gyllenhaal n’est plus un novice dans ce domaine, son nom a acquis une telle renommée qu’il a pu imposer Duncan Jones à la réalisation alors qu’il n’avait qu’un seul film à son actif. Richard Kelly, qui l’a révélé dans Donnie Darko, aurait pu tout autant s’approprier cette histoire, mais le fils de David Bowie se révèle être le candidat idéal pour mettre en image cette boucle temporelle.
Grâce à son savoir-faire et sa vision, ce modeste blockbuster s’est transformé en film d’auteur. Jamais dans la démesure, jusque dans l’affichage du titre dans un coin de l’écran, le cinéaste a su y insuffler un point de vue personnel. C’est un sujet qui ne pouvait que lui être familier avec un père interprétant différents personnages sur scène, jusqu’à en devenir schizophrène. Mais il en est un qu’il est l’un des rares à avoir côtoyé: celui de la figure paternelle. Un rôle qu’il a assumé au fil des ans et dont il est possible d’y voir des allusions dans le travail de sa progéniture.

Si Moon se réclamait de Major Tom, alors Source Code serait indubitablement Boz. Un personnage secondaire du jeu vidéo The nomad soul pour lequel il a également composé la bande originale, ce pour quoi David Bowie avait été sollicité à la base. Dans cette première production du studio Quantic Dream, l’action prend place dans la ville d’Omikron où le joueur à la possibilité de transférer son esprit dans une trentaine de corps afin de bénéficier de compétences qui leur sont propres. En tant que gamer invétéré, dommage que Duncan Jones n’ait pas privilégié cette adaptation vidéoludique à celle de Warcraft pour son film suivant.
« SOURCE CODE » WINS!

