« BATMAN » VS PROCRASTINATION
Il aura suffit juste d’un logo pour me mettre dans un état d’excitation incontrôlable, rien de plus. Aucun titre, juste ce symbole d’une chauve-souris sur une affiche. Inutile de savoir lire pour comprendre que Batman allait faire son entrée par la grande porte dans les cinémas. Pourtant j’étais bien trop jeune à l’époque pour le voir dans les salles obscures, mon rapport avec le personnage a donc commencé par des figurines de cette fameuse adaptation. Des jouets que je manipulais sans aucun contexte faute d’avoir enfin pu voir l’objet de mon désir, du moins jusqu’à sa sortie en VHS. A partir de cet instant, le film de Tim Burton a pu donner une histoire au théâtre de mon imaginaire et insuffler une personnalité à mes jouets en plastique en même temps que cela a contribué à forger la mienne. C’était comme mettre des mots sur des images, des noms sur des personnages, cette première rencontre était comme revoir de vieux amis.
C’est ce film qui a fait de moi le fan de Batman que je suis. Fondateur à bien des égards dans cette passion qui ne m’a jamais quitté depuis, tout a commencé ici. Et bien des années plus tard, je prend toujours autant de plaisir à le revoir en récitant chaque réplique par coeur avec quelques secondes d’avance comme un écho se répercutant au fil de mes nombreux visionnages. Usées à cause de mes rembobinages intempestifs, la VHS a rendu l’âme sans pour autant altérer l’amour que je portais à cet homme chauve-souris. Si tant est que l’on puisse éprouver des sentiments pour un être fictif. Au fil du temps les différents supports se sont succédés passant d’un enregistrement sur Canal Plus (selon les dires de mes parents, ils ont cédé à mon caprice visant à prendre une offre gratuite d’un mois pour voir le film, l’enregistrer et rendre le décodeur dans la foulée) à une version haute définition, ne lui faisant que prendre plus de valeur à mes yeux.
Pourtant ce format est loin de rendre hommage aux qualités techniques du film. En effet la définition de l’image est tellement rehaussée que l’on peut désormais distinguer le moindre câble, les matte painting s’incrustant mal dans le décors et pire que tout, les maquettes. Un travail de fourmi qui se trouve hélas saborder par les nouvelles technologies en matière de home cinéma. C’est une partie de mon enfance qui se voit désabuser à la vue d’une ruelle jonchée de voitures miniatures et pourtant cela n’entache en rien mon amour pour ce film. Au contraire ces maquettes n’ont fait que me renvoyer aux heures les plus heureuses de mon enfance, une Batmobile miniature dans la main et bruitant le ronflement du moteur de ce bolide surpuissant. Si au cours du film, et à la vue de cette machine de guerre, le joker se demandait où Batman pouvait trouver tout ses fantastiques jouets, moi je savais et je n’en avais jamais assez.
Mon magnétoscope de l’époque s’est vu hanter par la bande magnétique qui tournait en boucle, subissant mes arrêts sur image afin de pouvoir en dessiner les personnages en action. Inconsciemment, je revenais aux racines comics book du personnage tout comme Tim Burton l’avait fait avant moi avec brio. Pourtant ce fut loin d’être une bonne expérience pour le jeune cinéaste alors à la tête de son premier Blockbuster. Tout était réunis pour qu’un auteur rencontre son sujet, partageant un univers sombre et torturé, Burton se sert de la richesse du matériaux de base pour livrer un film dantesque tandis que Batman profite de ce talent pour voir ses aventures transposer d’une façon fidèle sur grand écran. Dans les coulisses c’est un tout autre son de cloche que celui que l’on peut entendre lors du combat final en haut de la cathédrale, reflet de tout une production apparemment chaotique.
A l’écran rien ne laisse transparaitre cet état de fait concernant ce climax improvisé suite à une soirée à l’opéra entre le producteur Jon Peters et Jack Nicholson venu assister à une représentation du fantôme de l’opéra. Visiblement très porté sur l’improvisation tout au long du tournage, considérant le scénario au mieux comme une base de travail et non comme une bible définitive à suivre à la lettre, Burton a subit les réécritures au jour le jour. Ou plutôt nuit après nuit puisqu’il n’a pas vue la lumière du soleil durant la quasi-totalité du tournage, de quoi rajouter à l’ambiance déjà tendue sur le plateau. Il imposera néanmoins toute une imagerie qui contribuera à faire du Dark Knight ce qu’il est aujourd’hui. Enchainant les moments d’anthologies jusqu’à un ballet aérien donnant tout son sens à la réplique culte du film, le cinéaste donne le meilleur de lui même malgré des difficultés à diriger des scènes d’actions de son propre aveux et laisse entrevoir un futur radieux.

Avec Pee-Wee Big Adventure et Beetlejuice, ce film clos une espèce de trilogie où Burton cherche encore son style et Batman viendra porter le coup de grâce à des années d’errement et d’expérimentation depuis le début de sa carrière. Edward aux mains d’argent marquera la renaissance du cinéaste dont profitera Batman le défi à tel point que l’on pourrait croire qu’ils se déroulent dans le même univers. Ce changement de style, avec des plans plus propres et emprunt de poésie macabre, nous fait regretter que cette prise de conscience ne soit pas intervenu plus tôt dans le développement personnel du réalisateur, créant une véritable cassure visuelle entre ses deux opus. La faute à une liberté artistique bridée par les contraintes d’un script en perpétuel évolution et la pression que représente un tel personnage pour les fans. Elu meilleur Batman depuis les nouvelles incarnations, il n’en a pas toujours été ainsi lorsque Burton a du imposer Michael Keaton en Bruce Wayne.
Un rejet qui aurait pu être bien pire à l’ère d’internet mais qui a néanmoins trouvé de quoi débattre dans les journaux. Craignant une orientation similaire à la série des années 60, le choix de casting de Keaton dans le rôle titre à fait polémique à l’époque, son passif dans des comédies ne jouant pas en sa faveur. Pourtant à bien y regarder cela n’a rien d’un choix controversé, il est même plutôt sensé au regard de la carrière de l’acteur avant d’accepter ce rôle iconique. Pour avoir enchainé les comédies jusqu’à Beetlejuice, précédent film de Tim Burton sur lequel ils se sont rencontrés, son CV fait précisément de lui l’homme de la situation. Entre comédie et tragédie, Batman et le Joker sont les deux faces d’une même pièce et son incarnation de Beetlejuice (déjà avec le teint blafard et les cheveux verts) le prédestine autant à jouer le clown que la chauve-souris. L’usage intelligent de ce contre-emploi lui permettra de confronter son jeu à un monstre du cinéma.
Ce partie pris assumé jusqu’au bout, il est donc tout à fait logique de le voir opposé à un acteur de la trempe de Jack Nicholson. Comédien dit sérieux et qui plus est oscarisé, ce n’est pas vraiment le genre de star à faire le pitre dans l’adaptation d’une bande dessinée. Loin des films d’auteur qui ont fait sa renommée, Nicholson se prend pourtant au jeu dans la peau et les prothèses du Joker, rendant chacune de ses apparitions hilarantes. Sous cette couche de maquillage et son sourire figé, son interprétation s’en trouve décupler et propice à l’improvisation, n’en déplaise à Burton. Son excentricité électrise le film, l’acteur prenant un malin plaisir à cabotiner à tout bout de champs. Son ajout à la distribution a donc permis au projet de prendre plus d’ampleur et de sortir du carcan des films pour enfants auquel il était destiné.
Ces deux choix d’acteur montre à quel point Burton à compris le matériaux de base pour le transcender. Nul doute que Jack Nicholson aurait pu incarner Bruce Wayne tout comme Michael Keaton aurait fait un bon Joker, mais le renversement des opposés ne fait que renforcer leur dichotomie. A partir de cet état de fait, il n’y a plus aucun soucis à voir Batman tuer tout au long de l’histoire. Une trahison à la version moderne du comics là où Burton va puiser son inspiration dans les origines mis en place par son créateur Bob Kane. Les actes meurtriers du Dark Knight vis à vis des criminels trouvent une résonance dans son costume lui conférant une stature très rigide. La faute à une tenue lui interdisant de tourner la tête sous peine de voir le masque se déchirer comme ce fut le cas lors du tournage. Ce handicap profère au personnage une démarche droite et déterminé en total adéquation avec son modèle de papier.
Cela n’entache en rien la performance de Michael Keaton, au contraire il en tire profit pour construire la psyché de Bruce Wayne qui est mise ici à rude épreuve. Face au Joker voulant révéler le vrai visage du monde en empoisonnant les produits de beauté en tout genre, les citoyens de Gotham n’ont d’autre choix que d’apparaitre sous leur plus mauvais jour. Ne pouvant plus se laver ou se maquiller sous peine d’être contaminé, les présentateurs TV sont loin d’être à leur avantage lorsqu’ils annoncent la nouvelle à la population. On ne peut s’empêcher de voir dans ce plan démoniaque une critique des masques que notre société arbore à longueur de temps et plus encore Batman qui se cache derrière là où le clown est obligé de ce maquillé avec du fond de teint pour paraitre humain. Il y a une véritable réflexion derrière cette thématique du « sourire de façade » et l’histoire regorge de piste à explorer à cette intention.

Intelligemment construit, le scénario de Sam Hamm évite l’écueil de l’origin story pour se concentrer sur une histoire originale. Ce n’est donc pas à proprement parler une adaptation du comics mais une transposition du personnage d’un média à un autre. Cela ne l’empêche pas de re-contextualiser l’homme chauve-souris et d’actualiser ses origines afin de les lier avec le récit en cours. Les scènes sont construites d’une telle façon qu’elles se répondent entre elles à travers le film. Et même si l’on connait Batman comme je le connais, on ne peut s’empêcher d’être surpris par le twist de la scène d’ouverture. Comment ne pas y voir la famille Wayne au complet dans une ruelle juste avant de subir une agression… Qui se verra venger quelques minutes plus tard par le Dark Knight en personne. En effet, le scénariste prend le partie de situer son action alors que l’homme chauve-souris est déjà en activité, proposant d’emblée une nouvelle lecture à sa croisade.
Ainsi il confronte son passé avec le présent dans une sorte de boucle temporelle où il s’évertue à vouloir changer le cours des choses. A l’inverse d’un serial killer, qui comme son nom l’indique utilise toujours le même mode opératoire, il semble en être de même pour notre héros. Un vengeur en série répétant le même schéma en s’évertuant à sauver cette cellule familial à laquelle il s’identifie afin que d’autres enfants n’aient pas à subir la même tragédie que lui au même âge. Il s’efforce d’agir là où personne n’en a été capable lorsque cet événement dramatique s’est abattu sur lui, comme-ci il voulait modifier les événements l’ayant conduit à sa condition de créature nocturne. Rien qu’avec cette séquence d’introduction, en plus d’avoir la double fonction de rappeler le trauma de Bruce Wayne et de mettre en action son alter-ego, le personnage et sa psyché son solidement ancrés sur de bonne base pour la suite du récit.
On en apprend plus sur ses origines par ce biais mais aussi par l’intermédiaire de Vicky Vale, qui en tant que journaliste photographe, est une référante idéale pour le spectateur. Son enquête sur le riche playboy avec qui elle sort permet au public d’apprendre les choses en même temps que les personnages sans avoir une longueur d’avance sur eux. De fait elle transcende sa fonction de love interest pour celle d’une femme indépendante malgré les clichés dont peuvent faire preuve la gente féminine à la fin des années 80. Même si bien sur on n’échappe pas aux flashbacks de circonstance, passage obligé pour tout premier film de super-héros qui se respecte, ceux-ci sont là pour une révélation qui vont bien au delà du choc post-traumatique qu’a pu subir le jeune Bruce. Là encore on croit assister aux meurtres des Wayne, ce qui est le cas, mais pour introduire Jack Napier en tant qu’assassin et créateur de Batman. L’un créant l’autre qui lui donnera vie à son tour sous une autre forme rappelant les paradoxes temporels cher aux films de voyage dans le temps.
D’ailleurs si l’on retourne aux prémisses du projet on apprend que le Joker avait été envisagé comme étant aussi le responsable de la mort des parents de Dick Grayson. En atteste un document de la production sous la forme d’un story-board animé où le clown provoquait un accident chez la famille de trapézistes lors d’un numéro de voltige. Pour ceux qui y voyait déjà une trahison en faisant du clown prince du crime l’auteur du meurtre des Wayne, cette version aurait à coup sûr relancé la colère des fans. Pour ma part je ne peux m’empêcher d’y voir une occasion manquée d’introduire Robin bien que j’ai une préférence pour le chevalier noir en solo. En effet, que je sache le gamin et ses parents agressés dans la ruelle au début du film pourrait tout aussi bien être les Grayson. Sauver par Batman certes, mais dont le sort s’acharnera jusque sous le chapiteau du cirque là où il échouera dans sa mission. Un échec dont découlera la responsabilité de recueillir l’orphelin sous son toit et amené à devenir le jeune prodige.
Quoi qu’il en soit, le passage par la case cinéma lui permet de s’affranchir de son sidekick, prévu dans l’une des nombreuses versions du script avant de se voir rejeter en bloc par Tim Burton, alors convaincu du caractère solitaire de son héros. Nul doute que si le film avait été fait plus récemment, Robin aurait eu une place de choix dans l’intrigue. En atteste la filmographie du cinéaste dont les joies de la paternité ont depuis déteint sur ces films à partir de Big Fish et bien sûr Charlie et la chocolaterie. Mis à part cette fan fiction de mon cru exposée plus haut, il n’en demeurera qu’une figurine que j’ai acheté et qui m’a permis de me faire ma propre version fantasmée. Un vestige des concepts art où pour Hollywood rien ne se perd, rien ne se créé et tout se transforme en dollars. Même ce qui ne figure pas dans le produit fini est donc recyclé en merchandising ce qui démontre bien les intentions premières de cette industrie opportuniste et machiavélique. Ça a fonctionné sur moi mais après tout, qui n’a jamais dansé avec le diable au clair de lune?
« BATMAN » WINS!



Excellent film 😍
On est d’accord!