« FRINGE: LES NOTES DE SEPTEMBRE » VS PROCRASTINATION
Fringe, c’est un phénomène de société qui a dépassé les frontières du petit écran pour s’imposer dans le paysage culturel. Cette série a mis en haleine des centaines de millions de téléspectateurs tout au long d’une dizaine de saisons. L’histoire de Peter et Olivia a ensuite trouvé une forme de conclusion à travers une trilogie de films sortis au cinéma et réalisés par l’illustre J.J. Abrams. C’est à ce cinéaste que l’on doit le pitch de départ ainsi que le pilote qui a donné son identité visuelle à la série.
Dès les prémisses du projet, le duo Alex Kurtzman et Roberto Orci a également contribué à la création de cet univers en pleine expansion. Tellement que son concept a nécessité la création d’un spin-off afin de pouvoir satisfaire la créativité du pôle de scénaristes. C’est de cette volonté qu’est né Fringe division, une série parallèle au show original et dont les arcs narratifs se sont croisés au cours de nombreux crossovers. Entièrement consacrée à l’univers dont le code couleur est rouge, cette déclinaison est portée par l’acteur Seth Gabel, interprète de Lincoln Lee.

On peut y voir une autre facette à cette histoire de dimensions parallèles qui aboutit à un avenir sombre au possible. C’est ce que se propose d’explorer le comics qui met en scène la fille de Peter et Olivia: Henrietta. Les aventures de cette dernière se situent avant les retrouvailles avec ses parents, tandis qu’elle rejoint la résistance. Le ton de cette bande-dessinée évolue dans le genre du young adult teinté de dystopie. C’est également l’occasion d’approfondir la mythologie autour des Observateurs venus d’un futur apocalyptique.
À l’opposer, et sous forme de romans, ce sont les jeunes années de Walter Bishop qui nous sont contées. On y assiste à sa rencontre avec William Bell, les expériences qui serviront de background à des épisodes de la série, ses inventions… Cette préquelle littéraire de plusieurs volumes permet de lever le voile sur certaines zones d’ombres de ce savant fou. Mais aussi de découvrir certains des secrets les mieux gardés de son meilleur ami William Bell. C’est ainsi que l’on fait la connaissance de l’un de ses cobayes, un enfant à qui il fait subir des exercices similaires à ceux de Jackson Ville.

C’est ce même enfant que l’on incarnera, des années plus tard, dans un jeu vidéo intitulé Fringe: Massive Dynamics. À la tête de ce projet vidéoludique, c’est Hideo Kojima qui met son génie au service de la licence pour l’adapter à ce support. Il révolutionne notamment le gameplay en permettant au joueur de switcher d’un univers à l’autre en temps réel afin d’éviter des ennemis, comme les tyranniques Observateurs, ou encore d’échapper à l’ambre. Mais pour jouer sur ces deux tableaux, cette fonctionnalité nécessitera de récolter suffisamment de doses de Cortexiphian, substance bien connue des fans.

Les plus petits d’entre-eux ne sont pas en reste puisqu’une série animée a vu le jour. Les comédiens y prêtent leur voix à leur avatar dont le rendu graphique est basé sur l’épisode 19 de la saison 3 intitulé LSD. Ce style visuel, on le retrouve dans plusieurs gammes de figurines, représentant autant les personnages principaux que les monstres qu’ils ont affrontés semaine après semaine. Il est même possible de se mettre dans la peau de Walter Bishop à travers différents kits de petit chimiste ainsi que des jeux de société dans la lignée du docteur Maboule. Tout ce merchandising est disponible autant dans les grandes surfaces que dans des magasins spécialisés totalement dédiés à la licence.
Des articles que l’on retrouve également lors de la convention Fringe annuelle. Les fans s’y pressent par centaines de milliers, arborant fièrement leur passion à travers des t-shirts, des casquettes et autres tatouages représentant les célèbres glyphes de la série, mais aussi en étant costumés. C’est à l’effigie de leurs personnages préférés qu’ils se déguisent pour ce concours de cosplay face à un jury composé des acteurs de la série. On y croise notamment des seconds rôles, mais aussi les têtes d’affiche, malgré leur célébrité grandissante.

En effet, Joshua Jackson trouve encore le temps de venir se prêter au jeu des autographes et des selfies entre deux blockbusters. Lui qui a vu sa carrière décollée grâce à la série, et qui est devenu l’une des célébrités les plus bankables d’Hollywood, est désormais aux commandes de l’Enterprise dans les nouveaux films Star Trek. Cette renommée n’a d’égale que celle avec qui il partage l’écran: Anna Torv. Tout la prédestiné à sombrer dans l’oubli avec un rôle de femme forte aussi iconique que celui d’Olivia Dunham, et pourtant elle a su s’imposer à travers des films d’auteur oscarisés.
Ayant incarné différentes nuances de son personnage, l’étendue de son talent n’était plus à démontrer, et c’est ce qu’elle a confirmé avec de grands cinéastes pour la diriger. Son téléphone ne cesse de sonner pour lui proposer des rôles toujours plus profonds, mais toujours précéder par la sonnerie du générique de Fringe pour lui rappeler d’où elle vient. Ce thème, composé par J.J. Abrams, est depuis entré dans l’inconscient collectif et tout le monde se souvient de ses remixes à travers les multiples génériques d’ouverture.

Depuis, Fringe est rentré au panthéon des séries cultes. Par la suite, bien des oeuvres ont essayé de reproduire cette formule du duo d’agent, menant des enquêtes à caractère paranormal comme X-Files, sans pour autant rencontrer le même accueil. Et à l’heure où l’on parle d’un reboot de la série, rien ne semble pouvoir surpasser la création originale de Bad Robot Productions.
Bien sûr, tout ceci est faux.
Enfin, pas d’un certain point de vue.
Ce que j’avance est très probablement le cas dans une réalité parallèle. Un monde où la série Fringe a eu le succès escompté. Un monde où la série Fringe est devenue un phénomène de société faisant d’elle l’une franchise les plus lucratives au monde. Le pire, c’est que j’aurais pu continuer encore longtemps comme ça afin de mettre en évidence le potentiel inexploité de cette oeuvre de science-fiction.

J’aurais pu vous parler d’une application pour smartphone basée sur la réalité augmentée. Ou plutôt alternée. Une de celle qui permettrait de voir un monde parallèle à travers un simple écran, comme la fenêtre qu’utilise Walter en guise de démonstration à l’armée. J’aurais pu appuyer sur l’ironie qui veut que Bishop présente un modèle de téléphone portable à ces mêmes personnes pour appuyer mon discours et dire à quel point tout se recoupe. Mais non. Rien de tout cela n’existe.
Dans notre timeline, Fringe reste l’une des oeuvres les plus sous-estimées. À l’image des sciences marginales qu’elle met en avant, cette série l’est tout autant, marginale. Tout au plus a-t-on eu quelques comics sans forcément avoir eu l’ambition de créer tout un univers étendu. Et comme je l’ai prouvé, il y avait de quoi établir une franchise transmédia cohérente. Alors, devant le peu de contenu à disposition des fans, lorsqu’une encyclopédie se propose de revenir sur les cinq saisons, il vaut mieux ne pas bouder son plaisir. Et pourtant.

À première vue, c’est de la belle ouvrage. On a là ce qui est titré comme étant le carnet de notes de Septembre. Celui-là même que l’on aperçoit dans la série et où il y écrit avec son alphabet si atypique. Une sorte de mise en abime qui rend ce livre d’autant plus immersif. Tout est donc narré du point de vue de cet observateur renégat, ou des preuves qu’il a réussi à réunir pour alimenter son dossier. Et vu sa capacité à aller et venir dans le temps, on se dit qu’on va avoir le droit à de l’inédit au menu.
On démarre alors avec une biographie de Walter Bishop et de William Bell et très vite, on commence à comprendre que l’on n’aura rien de plus que ce que la série nous a proposé au cours de ses cent épisodes. Tout ce que l’on aura des créateurs du show, c’est une préface qui peine à nous convaincre de l’utilité et de la légitimité de ce produit dérivé. Je m’attendais plus à une encyclopédie dévoilant les secrets de la série, sa genèse, des images d’archives, les menaces d’annulation face aux baisses d’audiences, les sources d’inspirations, des interviews…

Il y avait de quoi remplir autant de pages avec l’envers du décor qu’avec ce condensé épisode après épisode. Les fans dignes de ce nom, qui sont la principale cible (puisque ceux qui ne connaissent pas ne vont pas prendre le risque de se spoiler la série pour la découvrir), ne peuvent y trouver un intérêt. Ce n’est qu’un objet de merchandising très bien documenté et illustré. Comme une novélisation du point de vue de Septembre en guise de narrateur omniscient, voici précisément ce que c’est.
Pour donner l’illusion, ce livre est découpé en quatre parties. La première concerne les personnages et tout ce que l’observateur a amassé sur eux. Ensuite, les trois parties suivantes, les affaires Fringe classées, sont accessibles grâce à des intercalaires de couleurs différentes: bleu, rouge et beige. Chacune d’entre elle renvoie à un univers, l’original que nous connaissons, l’univers parallèle et enfin l’union des deux. Et là, c’est la catastrophe puisque l’on a le droit à un résumé de chaque épisode.

Une supercherie qui occupe donc les trois quarts du contenu. Au mieux, c’est l’occasion de se rendre compte à quel point Fringe a été un laboratoire à idées entre 2008 et 2013. Les scénaristes en poste ont réussi à condenser en moins de 50 minutes des concepts étirés sur plus de 2 heures au cinéma: un programme informatique qui se matérialise hors d’un écran (Le cercle), un virus qui tue selon l’ADN (Mourir peut attendre), les rêves partagés (Inception), les boucles temporelles (Un jour sans fin)… Et toujours en intégrant l’arc narratif des protagonistes à ces intrigues.
Si seulement les personnes derrière cet ouvrage en avaient fait de même pour satisfaire les fans. Les documents annexes (l’esquisse de Peter dans la machine, une pochette sur les polymorphes, un tatouage en écriture d’observateur, des posters…) ne peuvent justifier l’acquisition de l’un des seuls produits dérivés de la série culte. Rien de tout cela n’est suffisant pour en justifier la lecture. Et lecture est un bien grand mot puisque l’on ne sera pas surpris de se voir tourner les pages à grande vitesse pour voir si cette supercherie s’étend à l’ensemble. Et de constater que oui.
Les dernières pages se permettent le culot de faire un guide des épisodes comme-ci ce n’était pas ce qu’ils venaient de faire, et comme-ci cette encyclopédie n’était pas déjà assez épaisse. Cela reste du vide pour quiconque a déjà vu la série dans son intégralité plus d’une fois. Quitte à faire un livre autour de la figure de l’observateur, il aurait été bien plus ludique de concevoir des dessins dans le style de Où est Charlie?. Je suis persuadé que j’aurais passé bien plus de temps à la recherche de la silhouette de l’homme en costume et au chapeau.

PROCRASTINATION WINS!

