
« INCEPTION: LE SCRIPT » VS PROCRASTINATION
Un script n’a rien de littéraire. C’est un document de travail destiné à être compris par l’ensemble de l’équipe technique. Ainsi, on y retrouve certaines informations sur la localisation de l’action, son décor, les personnages présents, les actions qu’ils vont effectuer lors de cette séquence… De quoi permettre à chacun de faire son travail afin de réaliser la vision du réalisateur. Cela a beau raconter une histoire, il ne s’agit là que d’un enchainement de scènes sans phrases alambiquées ou d’effets de style comme on peut le retrouver dans un roman.
Malgré ce dépouillement pour aller à l’essentiel, il est encore courant qu’un acteur révèle lors d’une interview n’avoir rien compris à un scénario lors de sa première lecture. Sa décision s’est alors prise sur le fait de vouloir travailler avec un certain metteur en scène ou de pouvoir donner la réplique à une star de cinéma. Des raisons tout à fait valables dans un métier où les opportunités sont légion. Cette incompréhension, Carrie-Anne Moss, alias Trinity, en a fait l’expérience lorsqu’elle a reçu le script de Matrix.
À sa décharge, il faut dire qu’à l’époque ce type d’histoire cyberpunk n’est pas ce qu’il y a de plus courant. Et encore moins avec un tel niveau d’exigence en termes de références et autres inspirations. Bien des projets sont nés de cette vague puisque l’actrice s’est ensuite retrouvée au casting de Mémento, un thriller ingénieux qui proposait une structure à rebours à travers son montage. C’était là le deuxième film d’un cinéaste prometteur du nom de Christopher Nolan, qui est depuis devenu une valeur sûre du cinéma hollywoodien.
Réputé pour ses idées novatrices, Nolan s’est fait un nom dans le domaine du divertissement intelligent et Inception en est sa pièce maitresse. Sortie en 2010, il s’agit là du descendant spirituel de Matrix. On y retrouve une intrigue complexe, au premier abord, mais qui devient limpide lorsque l’on s’implique un minimum. Mais ce qui est évident à l’écran ne l’est pas forcément à l’écrit. Tout un tas de données passe par l’image pour le spectateur, là où les acteurs ont découvert ce concept onirique à travers de simples mots.

Comme je le disais, un script n’a rien de littéraire, mais plutôt littéral, et pourtant, on peut retrouver cet ouvrage dans les rayons d’une librairie. Une anomalie qui va permettre à de simples lecteurs de se refaire le film à partir des indications de son scénariste. Bien sûr, pour ceux qui ont vu le long-métrage, principale cible pour ce type de lecture, il sera difficile d’imaginer autre chose. Mais pour les autres, c’est un exercice d’imagination dont peut ressortir une oeuvre bien différente de celle qui est arrivée sur nos écrans.
En effet, il ne faut pas perdre de vue qu’un même scénario dans les mains de cent réalisateurs donnera cent films tout aussi différents. Là, cela revient à lire un livre avant d’en voir l’adaptation pour se faire son propre film, s’imaginer les décors, constituer son casting idéal… D’ailleurs, c’est là l’occasion de se mettre dans la peau de ceux qui ont parcouru ces pages en premier comme Leonardo DiCaprio, Joseph Gordon-Levitt, Marion Cotillard, Tom Hardy, Cillian Murphy, Michael Caine ou encore Elliot Page. Du beau monde.

Autant eux ont cherché à s’imprégner de leur rôle, autant il est possible de se mettre dans leur peau pour voir ce que cela fait de découvrir une histoire écrite d’une manière aussi austère. Pour celles et ceux qui s’identifient donc à ces stars de cinéma, c’est un livre qui permet de vivre cela par procuration. Pour les autres, il faut avouer qu’il y a pire comme rêve, et c’est bien de ce concept dont il est question ici. Ça ne sera pas la seule interrogation à laquelle devra répondre Christopher Nolan dans l’interview qui ouvre ce livre.
C’est son frère et scénariste, Jonathan Nolan, qui se charge de l’interroger sur la genèse de ce récit d’espionnage qui remonte à une dizaine d’années. Sur une dizaine de pages, on peut voir le cinéaste très à l’aise dans cet exercice auquel il a l’habitude de se livrer avec des journalistes. Là, son interlocuteur est loin d’être un étranger puisqu’outre ce lien du sang, Jonathan a signé plusieurs scénarios comme Mémento, Le prestige, The Dark Knight, The Dark Knight Rises et Interstellar. De loin le plus sous-estimé de la fratrie tant il a contribué au succès de son fraternel.
Cette proximité est donc l’occasion de se livrer à quelques confidences comme le fait qu’aux prémisses du projet, Inception était abordé sous l’angle du film d’horreur. Une orientation surement influencée par Freddy: les griffes de la nuit, mais c’est surtout le développement de cette idée durant une décennie qui aura été un calvaire avant de réussir à faire fonctionner l’ensemble. Tout ceci n’est pas forcément évident lorsque l’on entame la lecture dudit script. Tout y est simpliste au possible, ce qui est en totale opposition avec le concept de l’histoire, qui lui est complexe.

Le style de Christopher Nolan, qui officie seul à l’écriture, va à l’essentiel: pas de superflu ou de phrases alambiquées. Les dialogues sont quasiment mot pour mot ce que l’on a entendu dans la version française du film. À une exception près puisque deux phrases ont été oubliées lors de la traduction, dommage. Le script en lui-même est l’occasion de prendre connaissance de certaines scènes coupées ou rallongées que l’on ne peut pas voir dans la version arrivée en salle, ce qui est une bonne découverte. Toutefois, rien de révélateur puisque cela ne concerne que peu de séquences.
Nolan ayant la réputation de ne rien filmer d’inutile, ou en tout cas susceptible de ne pas atterrir dans le montage final, cela ne représente qu’une infime portion. Le reste est quasiment à l’identique par rapport au blockbuster de 2010, on arrive sans peine à se remémorer la musique, certains plans… Pour avoir vu le long-métrage à plusieurs reprises et m’y être intéressé en profondeur, je suis souvent tombé sur des réflexions comme quoi le personnage d’Ariane n’avait que pour fonction de poser des questions. Il est vrai que cette particularité saute aux yeux lors de la lecture.
C’est tellement flagrant que l’histoire aurait surement gagné à disperser ce nombre assez conséquent d’interrogations entre les différents protagonistes. Mais bon, il ne faut pas oublier qu’en tant que novice et nouvelle venue au sein de la bande de Cobb, le personnage d’Ellen Page sert de référence au spectateur pour pénétrer dans ce monde et pour en comprendre les règles. Et nul doute que comme Ariane, les acteurs ont dû poser d’innombrables questions pour clarifier le fonctionnement de cette intrigue qui s’étale sur plusieurs strates.

Pour comprendre le fonctionnement de ces rêves emboités dans d’autres rêves, des illustrations sont également présentes. On passera vite fait sur le fonctionnement de la valise qu’utilisent les personnages pour s’attarder sur les superbes esquisses et les schémas explicatifs. Des story-boards viennent également s’intercaler entre les pages de script et force est de constater qu’il fallait bien toutes ces annexes à Christopher Nolan pour exposer son projet à l’ensemble de son casting.
Lorsque l’on voit le film, il coule de source, tout est parfaitement compréhensible une fois les règles exposées aux spectateurs. Mais nous avons des images pour références, le seul script ne pouvait retransmettre toute la densité de l’histoire telle que l’a voulu Christopher Nolan. Comme dans la majorité de sa filmographie, le montage a une place extrêmement importante dans le développement de son intrigue et là, on remarque que cette donnée est déjà présente sur ces pages avec des allés et retours incessants d’un lieu à un autre entre les différentes timelines.
Rien n’a été laissé au hasard, tous ces détails ont été réfléchis en amont lors de la rédaction, et non en post-production au moment du visionnage des rushs. Encore une preuve que Christopher Nolan n’est pas qu’un simple cinéaste, c’est un visionnaire. Cet ouvrage n’est donc pas une novélisation du film, au contraire il est complémentaire à Inception. Plus efficace qu’une toupie pour savoir si l’on est en train de rêvasser ou non, puisqu’il est impossible de lire en état de sommeil paradoxal.
« INCEPTION: LE SCRIPT » WINS!
