« PLAYER ONE » VS PROCRASTINATION
Player One, un titre qui éveille en moi une quantité de souvenirs. Lors de mon adolescence j’avais pris pour habitude de me rendre chaque mois chez mon marchand de journaux afin de me procurer l’un des nombreux magazines traitant de l’univers du jeu vidéo et Player One en faisait partie. Au programme: actualité du jeu vidéo, les tests des dernières sorties, des cheat-codes, des astuces en tout genre et bien sûr un CD de démos jouables qui pouvait justifier à lui seul cet achat. Idéal pour tester un jeu sans en payer le prix fort, chose importante lorsque l’on a le budget d’un étudiant. Un jeu de baston comme Tekken 3 pouvait y côtoyer les pistes futuristes de Wipeout 2097 et c’est exactement ce que se propose de faire ce roman.
Mais au delà de ce magazine disponible sur le marché français, c’est également sous ce titre que parait Ready Player One dans nos contrées. Pour une obscure raison le public francophone ne semblait pas « prêt » pour un titre de plus de deux mots en anglais. Ce raccourci quelque peu fainéant du titre original pose même quelques problèmes, surtout pour faire la promotion d’un film qui sort au même moment. Cela peut créer une division auprès du public au point de croire qu’il s’agit ici d’une autre oeuvre dont le but est de surfer sur le succès du nouveau film de Steven Spielberg. Les exemples du même type sont nombreux et nous vivons dans une société tellement mercantile que tout est possible à ce niveau.
Mais il n’en est rien et c’est même tout le contraire puisque sans ce livre de Ernest Cline, le long-métrage n’aurait jamais vu le jour. Un point qui est soulevé dès le départ puisque dès l’ouverture du roman et une fois passé le prologue, on sait que Wade Watts, le héros, a réussi sa quête. Sa fonction de conteur à la première personne, comme celle d’un First Person shooter, est destinée à rétablir la vérité en exposant son point de vue. Il est donc ironique de l’entendre dire que des livres, des comics, des films et des mini séries ont retracé son aventure sans pour autant en relater les faits de façon exacte. Pour avoir vu le film avant, il est amusant de se dire que le long-métrage de Spielberg sortie bien après en est une version parmi toute celles dont il fait mention.
Les droits du livre ayant été achetés par Warner Bros un an avant sa publication, il est tout à fait possible qu’il s’agisse là d’une révision de cette introduction de la part de l’auteur afin de garder la main mise sur son oeuvre comme étant celle dite canonique. Pour autant les deux formats sont parfaitement complémentaires puisque pour des histoires de droits, ils n’utilisent pas les mêmes références au service pourtant du même récit. Cela montre bien que c’est l’histoire qui prime avant toute chose et non ce qui va interférer ou détourner de sa compréhension. Ainsi on retrouve la rencontre avec Nolan, la boite de nuit, la pièce de 25 cents,… Tous les éléments du film sont présents mais mis en valeur d’une autre façon.
L’élément déclencheur reste inchangé, c’est la mort de Hallyday. On ne peut pas en dire autant des personnages qui se voient remanier dans leurs backgrounds ou dans leurs relations les uns aux autres. A ce titre l’antagoniste principal, Nolan Sorento, est assez éloigné du film où il était vu comme un homme d’affaire véreux dont le profit était sa seule motivation. Ici il est décrit comme un programmeur de jeu vidéo et ce statut lui permet une certaine légitimité à évoluer dans cet environnement virtuel. Il est loin d’être étranger à ce milieu et cela fait de lui un adversaire un peu plus redoutable pour le héros.
En ce qui le concerne, Wade Watts est assez fidèle à ce que l’on a pu voir sur grand écran hormis dans ses relations avec ses compagnons. Connu sous le nom de Parzival par Aesh et Artemis, ils se retrouveront tous en concurrence dès la découverte de la première clé là où il régnait un bon esprit d’entraide dans le film. Toutefois, Cela ne l’empêchera pas d’entamer une histoire d’amour virtuelle avec Artemis. Cachés derrière leurs pseudos et leurs avatars respectifs, les interrogations et les doutes liés à ce type de relation sont plutôt bien explorer et plus d’une personne pourra se retrouver dans leurs échanges. Un sujet de plus en plus d’actualité qui pose la question de la barrière du physique dans un monde où tout le monde utilise des skins pour se dissimuler au monde.
En effet, on ne peut pas changer d’avis comme on change de chemise mais dans le monde qu’est l’Oasis on peut changer de couleur de peau comme de sexe. Il n’y a rien de plus facile et c’est peut-être ce qui a causé le plus de problème en terme de copyright afin de transposer cette aventure en film. On se retrouve devant un espèce de défilé de mode où se suivent dans le désordre et dans la plus totale incohérence Batman, Pacman ou encore Mechagodzilla et ça juste pour les personnages en arrière plan. Des figurants là où dans leur propre monde ils sont les têtes d’affiches sans être invité sur celle de Ready Player One. Leurs histoires personnelles et leurs continuités n’étant en rien modifiées tout ceci n’est donc qu’une question de droits à l’image.
Si le milieu de la mode repose sur l’absence de copyright il y a toutefois une manière bien singulière de départager des plaignants dans une affaire de plagiat: le jeu des sept différences, condition sine qua non afin de ne pas être taxé de copieur. Si un vêtement contient plus de sept différences alors la personne attaquée se trouve relaxer de toutes accusations. Même si le jeu vidéo est devenu bien plus qu’une mode avec le temps, hormis celle du retrogaming, il est permis de se livrer à cet exercice afin de faire la différence entre une adaptation et une copie dite servile. C’est là que le film trouve sa raison d’être puisqu’il permet de donner au roman la dimension ludique propre à sa thèmatique centrale, à savoir: le jeu.
Hormis les livres dont vous êtes le héros, il est impossible d’interagir avec un objet littéraire comme on le fait avec un jeu, ce n’est pas un manuel de jeu vidéo pour en prendre les commandes, on ne tient pas un livre comme un tient une manette ou une console portable. Et pourtant cela devient possible en ayant vu le long-métrage. Il est ainsi possible de se livrer, non pas à la chasse aux easter eggs mais, à la chasse aux références. Un jeu comme un autre auquel on se livre inconsciemment lors de la lecture et qui permettra de choisir son camp entre les deux versions selon nos passions pour telle ou telle licence.
Dans cette tentation de faire le comparatif dans une oeuvre où les références foisonnent, la différence la plus évidente reste la scène de Shining. Absente du roman, elle sert de remplacement à une énigme basée sur le test de Voight-Kampff de Blade Runner. Ce passage de Philip K. Dick à Stanley Kubrick a beau rimé, il a du néanmoins nécessité une importante réécriture du roman à tel point d’en acquérir une identité propre à l’instar des propos de Wade dans le prologue. Celle-ci étant la plus évidente, car totalement éloigné de l’univers visuel de Ridley Scott, l’adaptation de Stephen King n’est pas le seul remaniement opéré puisque les épreuves permettant de retrouver les clés sont toutes différentes de l’oeuvre d’origines.
Bien évidemment Spielberg est au centre de l’attention et c’est principalement ce qui a attiré son attention sur le projet. Il y est cité à plusieurs reprises mais aussi taclé, notamment pour le royaume du crâne de cristal. Pour autant il ne monopolise pas les conversations des héros qui citent bien d’autres auteurs tout comme le Whedonverse à le droit à quelques mentions. Et il ne faut pas oublier qu’il y a un homme qui s’exprime à travers les personnages: Ernest Cline. Un amoureux de la pop culture au sens large qui a appuyé son sujet en ne découpant pas son roman en chapitre mais en niveau. Bien sûr, il y a plusieurs niveaux de lecture selon le niveau de connaissance que l’on a acquis en la matière.
Une matière qui n’est en aucun cas enseignée dans les écoles où les cours se déroulent également dans l’Oasis. C’est par ce biais que l’on est introduit dans le quotidien du héros mais comme un jeu vidéo, ce début est très didactique. Les notes de l’auteur en bas de page donne parfois l’impression d’être dans une version littéraire du commentaire audio cher au DVD. Puis l’histoire prend le pas sur les références et cela amène certaines réflexions sur la condition d’auteur. Le but d’Ernest Cline n’est pas si différent de celui du défunt James Hallyday, il veut laisser une trace de son travail dans ce monde une fois mort.
En léguant tout un monde à la postérité, il a fait encore mieux que ça. La mort du personnage a été le déclencheur de ce qu’il a légué à l’humanité: l’Oasis et sa chasse aux oeufs de Pâques. Une fête chrétienne pour un média qui est devenu une religion pour certains et pour d’autres un art de vivre. Pour ma part même si ma préférence va en faveur du film, on ne peut nier qu’il s’agit d’un roman très visuel et par conséquent sa meilleure incarnation reste le cinéma. Ou alors un futur jeu vidéo peut-être? Peu importe, c’est aussi ça qui rend ce roman universel et intemporel. Dans dix ans quelqu’un d’autre pourra le transposer à nouveau au cinéma en utilisant ses propres références sans en dénaturer le propos. Mais il n’y aura toujours qu’un seul Player One.
« PLAYER ONE » WINS!






