« PORTAL » VS PROCRASTINATION
Bien des tests existent pour déterminer l’intelligence d’une personne. Présenter sous la forme de questions, accompagnées de schémas explicatifs, ces exercices sont loin d’être fiables depuis que l’on a découvert qu’il existait 8 sortes d’intelligence. On pourrait résumer cela à une célèbre citation d’Albert Einstein:
Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson à sa capacité à grimper à un arbre, il passera toute sa vie à croire qu’il est stupide.
Grimper à un arbre. Une action qui implique de faire appel à ce que l’on nomme l’intelligence visuo-spatiale. S’orienter dans l’espace n’est pas forcément chose aisée pour tout le monde, même si cela fait partie de notre quotidien. Cela se vérifie souvent lorsque parle de sens de l’orientation. C’est ce qui fait défaut à bon nombre de personnes lorsqu’il s’agit de se repérer sur une carte. Toutefois, il existe un exercice permettant de tester notre logique et qui consiste à relier neuf points, avec seulement quatre traits.

Pour réussir ce test, il faut penser en dehors de la boite, comme le démontre la solution ci-dessus. Dans un même ordre d’idée, je pense qu’il faut pousser cette réflexion en dehors des tests dits conventionnels. Je pense bien évidemment aux jeux vidéo. Nombre d’entre eux permettent d’en apprendre plus sur soi-même, plus que ne pourrait le faire toute une batterie de tests. Et d’une manière bien plus ludique. Bien évidemment, ils n’ont pas forcément une bonne réputation entre dépendance et violence, jusqu’au cliché de rendre bête. En cela, Portal pourrait en être le meilleur contre-exemple.
À la dépendance, Valve répond par une volonté d’indépendance en incitant le joueur à s’échapper des laboratoires d’Aperture Science. À la violence, Valve répond par un first person shooter dénué d’armes létales. À l’abrutissement, Valve répond par une incitation à se servir de sa matière grise pour résoudre les puzzles de chaque salle. Et même si la logique veut que le chemin le plus court entre deux points reste la ligne droite, le fait de penser en dehors de la boite va être grandement mis à contribution.
Cette capacité sera mise à l’épreuve lors de chaque niveau qui, mis bout à bout, offre une histoire dans la lignée du film Cube ou encore de Labyrinthe. Tout commence lorsque notre personnage se réveille dans une pièce d’où l’on peut voir un compte à rebours. Une fois celui-ci arrivé à échéance, un portail s’ouvre comme l’indique la voix informatique qui a pris contact avec nous. Elle nous guide également tout au long du parcours tandis que l’on s’éloigne de la musique d’ascenseur diffusée à travers le poste radio.

Finalement, cette musique entêtante à souhait aurait été préférable à cette voix désincarnée qui ne va cesser de commenter nos actions avec ironie. On déambule alors dans cet endroit énigmatique en vue subjective, mais l’on peut tout de même s’apercevoir au détour d’un portail par effet de perspective. Cette silhouette féminine a beau être notre avatar, on est surtout un rat de laboratoire aux yeux de l’intelligence artificielle qui nous surveille. Enfin, de son unique oeil omniscient comme on le verra au moment de la fatidique rencontre.
Mais le dialogue est toujours à sens unique puisque si d’une certaine façon notre héroïne répond au nom de Chell, elle n’en reste pas moins muette. Une particularité qui rappelle celle de Gordon Freeman, héros du jeu Half-Life, et avec lequel Portal va entretenir une connexion en situant son histoire dans le même univers. On sent tout de suite le savoir-faire et l’identité des développeurs de Valve dans chaque aspect de la réalisation du soft, notamment la ressemblance avec le tutoriel dans l’enceinte de Black Mesa.
Un soin particulier apporté à la mise en scène, le concept, l’ambiance… alors que paradoxalement, Portal est un projet étudiant à la base. Plus surprenant encore, il n’était aucunement question de l’imagerie science-fictionnelle telle qu’on l’a connait, mais plutôt de fantasy. Titrer Narbacular Drop, il était question d’une princesse sans genoux, et donc sans capacité de sauter. Pour s’évader de son donjon, No-Knees devait donc avoir recours à des portails magiques pour se frayer un chemin vers la sortie.

Seul le concept de base a été conservé pour la version finale, mais l’on peut tout de même y voir une inspiration liée au genre de la fantasy. On pense notamment au célèbre roman de Lewis Carol. Chell pourrait ainsi être assimilé à Alice, Aperture Science au pays des merveilles, les portails au terrier du lapin blanc, et Glados au chat du Cheshire ou la reine rouge selon son humeur. Parfois, il prodigue des conseils, encourage, puis devient sardonique avant d’utiliser une forme d’humour noir.
Une référence littéraire qui se fait de plus en plus présente à mesure que l’on s’enfonce dans les dédales de couloirs. Portal a donc fait du chemin depuis son idée de base jusqu’à se connecter à Half-Life. Mais ce n’est pas la première fois qu’une histoire se voit rattacher à une franchise. Ce fut notamment le cas pour 10 Cloverfield Lane qui s’intitulé à l’origine The Cellar, avant de se voir connecter à la licence Cloverfield.
Le réalisateur de cette suite, produite par JJ Abrams, Dan Trachtenberg, s’est d’ailleurs fait connaitre en réalisant un court-métrage sur Portal. Sous-titré No escape, on peut y voir tout le potentiel cinématographique de cette oeuvre. Le portal gun y a une place centrale tout comme c’est le cas lorsqu’on le récupère au bout de quelques minutes de jeu. Plus qu’une arme, c’est un outil permettant de créer des portails reliant deux points dans l’espace.
Du moins, ça c’est au début puisqu’au fur et à mesure de la progression, il faudra composer avec la gravité pour se sortir de salles de plus en plus complexes. On se retrouve alors à prendre de la hauteur avant de se jeter dans le vide pour mieux prendre de la vitesse afin d’augmenter la portée de notre saut à l’horizontale. En somme une utilisation de l’environnement jamais vu auparavant dans un jeu vidéo. Il en résulte une perte de repère lorsque l’on doit enchainer les chutes libres pour arriver à destination.

Grâce à cette technologie, l’infrastructure des niveaux se révèle complètement changeante. Et plus encore lorsque l’on se rend compte que l’on ne peut pas matérialiser des portails sur certaines surfaces. Il faut donc ruser pour trouver la solution à ces casse-tête grâce à des éléments sur notre chemin comme les fameux cubes de voyage lestés. Ils sont à poser sur des interrupteurs afin de maintenir un élément du décor tandis que l’on s’affaire à l’autre bout.
Ça, c’est en théorie puisque dans la pratique, des tourelles armées de mitrailleuse ouvriront le feu dès que l’on entrera dans leur champ de vision. Cette offensive nous forcera à ruser, mais aussi à nous aventurer hors des sentiers battus. Ce chemin nous mènera dans les coulisses d’Aperture Science où une autre personne semble s’être réfugiée. Des notes sur les murs viennent témoigner de son existence et des jours passés en captivité entre ces murs. Et aussi la mention d’un gâteau en guise de récompense.

Visiblement, nous ne sommes donc pas la première personne à servir de cobaye à cette expérience. De quoi étoffer le background de cette histoire, en plus de donner une indication au joueur: il y en a plus d’idées dans deux têtes que dans une. Même si Portal n’est jouable qu’uniquement en solo, il est bienvenu d’être deux au minimum pour parcourir ce complexe scientifique. Car là où d’autres jeux sont chiants à observer de manière passive en attendant son tour, ici la personne dans la pièce est vraiment utile.
Elle permet d’avoir un regard extérieur que ne peut avoir celui qui a la manette, trop concentré. Un peu comme les deux hémisphères d’un cerveau, c’est un jeu qui se révèle coopératif même en solo. Les deux joueurs deviennent alors l’incarnation du Portal Gun en étant d’un côté le portail d’entrer et l’autre celui de la sortie. L’un exécute les actions et l’autre réfléchi. Et puis, il est toujours bon d’avoir un partenaire pour nous rappeler que « The cake is a lie ».
Une donnée à avoir à l’esprit lorsque l’on ira à la rencontre de Glados. Cette voix informatique, et informative, est personnifiée par une sorte d’oeil au bout d’un tentacule mécanique. Rester à bonne distance ne sera d’aucune utilité puisque cette intelligence artificielle diffusera une neuro-toxine mortelle dans la pièce. Le compte à rebours est donc lancé et rappel celui qui s’était enclenché au début de l’aventure avant l’ouverture du premier portail.

Il faudra user de cette unique ressource puisque Glados fera usage de missiles pour nous atteindre. Faute de pouvoir lui rendre la pareille, il faut alors retourner ces projectiles à l’envoyeur. Cette voix, désincarnée, nous ouvre alors la voie vers l’extérieur, ce qui signe la fin du jeu. Une aventure assez rapide finalement, mais qui permet de ne pas lasser le joueur en allant à l’essentiel. Son unique mode de jeu participe également à la durée de vie très courte et représente un véritable défi pour les speedrunners.
Certains en viennent à bout en un temps record, mais ne dit-on pas que l’on en apprend plus sur une personne en une heure de jeu qu’en une année de conversation? Glados n’est peut-être pas le meilleur interlocuteur qui soit, mais il a permis de mettre les réflexes et les neurones à rude épreuve. Ce faisant, on en apprend plus sur soi-même, on ressent une impression de satisfaction et d’accomplissement une fois un niveau terminé.
Mais on ne joue pas seulement à un jeu, on joue littéralement avec les lois de la physique. Et qui de mieux que celui qui a oeuvré dans ce domaine pour encourager la créativité. Ainsi, Einstein disait:
L’imagination est plus importante que l’intelligence. L’intelligence est limitée alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution.
Portal en est le meilleur exemple et pourrait rivaliser avec les tests de QI les plus pointus. C’est un jeu exigeant, sans pour autant enlever le plaisir de cet art. C’est un casse-tête qui renforce la nôtre, un puzzle dont nous sommes la dernière pièce.
« PORTAL » WINS!


Super !! ❤
Ça donne envie de se replonger dans ce test vidéo ludique 😏