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« Southland Tales » de Richard Kelly

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« SOUTHLAND TALES » VS PROCRASTINATION

Officiellement Southland Tales est sorti au cinéma en septembre 2007 sur le sol Américain tandis que nous pauvre public français n’avons eu ce plaisir qu’au mois de mars 2009 et qui plus est de façon très confidentielle directement en DVD. Alors comment le petit génie derrière Donnie Darko, son premier film, a t’il pu passer d’auteur culte à celui de génie incompris renié par toute la profession? La réponse est simple: à cause de nous, français. Quoi qu’on puisse en dire, la France a toujours eu la réputation de considérer le cinéma comme un art et non comme une industrie. Une terre d’accueil pour tous les artistes en mal de reconnaissance dont fait indéniablement partie Richard Kelly et qui aura eu raison de son deuxième film. Comme dans le film de cet auteur, la vérité est tout autre dans les coulisses, bien plus complexe et à l’opposé de ce que je viens d’exposer. Suivons Frank le lapin pour revenir dans le passé de cette production chaotique.

Officieusement, du moins pour une partie de la population non-cinéphile, Southland Tales s’offre une avant première sur grand écran en France au festival de Cannes en 2006. Un an d’avance sur la sortie officielle donc et qui plus est dans une version longue. On est donc loin des trois années qui nous séparent de sa distribution en direct-to-dvd. Les français ont donc bien eu la primeur du deuxième long-métrage de Richard Kelly dans les meilleurs conditions possibles et c’est bien ce qui a porté préjudice au film. Faisant office de projection test à l’échelle mondiale par une élite de la population cinéphile, ce même public a décidé du destin du film en le rejetant en bloc. Après une projection désastreuse face à un public décontenancé par cette oeuvre, les producteurs repoussent la sortie sur le territoire américain et somment le cinéaste de raccourcir son long métrage afin de le rendre plus compréhensible. Rarement la meilleure des décisions concernant l’avenir d’un film, il n’y a qu’à revoir Donnie Darko pour s’en convaincre.

Même après de multiples visionnages cette oeuvre dispose d’innombrable niveaux de lecture et une seule projection n’est clairement pas suffisant au public pour se faire un avis définitif. Le montage se verra donc amputé d’une vingtaine de minutes par rapport à la director’s cut, ce privilège ayant été accordé à des sois disant cinéphiles visiblement incapables d’apprécier une oeuvre, certes controversée, mais surtout d’une rare intelligence. Pire encore, outre cette coupe assez conséquente, Southland Tales tel qu’il nous est présenté n’est même pas un film complet. En amont de la production Richard Kelly puise son matériaux dans un comics-book qu’il a lui même écrit. Cherchant à le transposer en live mais disposant d’un budget insuffisant pour donner vie à ses folles images, il prend le partie de ne filmer que les trois derniers chapitres à savoir 4, 5 et 6. Quid du début? Celui-ci se trouve résumé sous la forme du graphic novel d’origine à travers des images de journaux télé dans un style rappelant celui de Paul Verhoeven sur Robocop ou Starship Troopers.

Tout comme George Lucas avant lui, Richard Kelly adopte donc une structure similaire à celle de la saga Star Wars à l’échelle d’un seul film et nul doute que si son long-métrage n’avait pas été un échec financier, nous aurions eu droit à un préquel. On se retrouve donc face à un film non seulement privé de ses trois premiers chapitres avant la production faute de financement mais qui se voit aussi amputé d’une partie de son intrigue à cause de la critique lors de sa post-production. Si comme je le disais il y a différents niveaux de lecture dans les oeuvres de Richard Kelly, ce que j’évoque ici en est indubitablement un. Pour autant, peut-on vraiment donner tort à cette tranche de la population qui a eu la chance de découvrir Southland Tales tel que l’avait voulu son auteur, du moins en partie?

Il est tellement simple de dire qu’un film est mauvais sous prétexte que l’on ne le comprend pas. Moi-même je n’ai pas la prétention de l’avoir compris. J’ai longtemps hésité avant d’en parler ici tout simplement parce que, comme pour Donnie Darko, ce film nécessite plusieurs visionnages afin d’être cerné dans son intégralité. Chaque nouvelle vision apportant un nouvel élément passé inaperçu les précédentes fois. A ceci près que j’étais rompu à l’exercice grâce à son premier film, j’ai donc pu l’apprécier comme il se devait lorsqu’il m’a été donné de le voir: avec la promesse de voir un film qui s’enrichira à la prochaine lecture. Et la suivante. Et la suivante. Et ainsi de suite. Un jeu sans fin et à moins d’être drogué au Karma Fluid ou d’avoir une analyse de la part de son auteur, nous sommes destinés à appréhender l’histoire à travers ces personnages. A travers la perception qu’ils ont d’eux même dans un miroir. En décalé.

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A l’image du policier voyant son reflet dans le miroir complètement décalé suite à l’absorption d’une drogue, il en est de même pour les spectateurs. En complet décalage, désynchronisés par rapport au film, nous comprenons une scène avec deux trains de retard alors qu’une nouvelle séquence s’offre à nous, tout aussi invraisemblable. Alors évidemment, des choses nous échappent comme ces boules de lumières de différentes couleurs qui parsèment le film, et que l’on découvre à force de s’aventurer dans ce long-métrage. Ce décalage amène le public à s’identifier au personnage du gouverneur, allant jusqu’à voir dans ses réactions l’attitude à avoir face au film. Tandis que celui-ci s’offusque devant une publicité voyant deux voitures forniquer, le spectateur le prend pour exemple, appliquant son dégout à l’ensemble du film. Nul doute que la presse présente lors de l’avant première à Cannes a transformé la salle de cinéma en Méga Zeppelin pour une joyeuse apocalypse.

Gageons qu’à l’époque si Southland Tales était un terme d’argot utilisé par les médias afin de parler de politique, à l’issue de la projection le titre de ce film était devenu un synonyme de navet. Ses deux principales têtes d’affiches ne sont pas là pour contredire cette définition, entre Dwayne Johnson tout droit venu du théâtre moderne, à savoir le catch, et Seann William Scott dont l’image de running gag d’une comédie pour ado lourd dingue lui colle à la peau, on peut difficilement lui donner tort. Pourtant c’est précisément avec ces deux personnages complètement paumés, et dont les intrigues s’entremêlent, que le film trouve toute sa substance. Leur cheminement intérieur et leur incompréhension face à cette situation facilitent le processus d’identification pour quiconque est prêt à suspendre son incrédulité et a accueillir le film pour ce qu’il est. Le scénario au centre de l’intrigue, « The Power », participe à rendre la narration dans une mise en abime constante que les personnages vont prendre au pied de la lettre comme une Bible. 

Cet ancien testament sous acide, en plus d’être celui du réalisateur au regard de sa brève carrière, se charge de faire de chacun des intervenants des figures bibliques. Hétéroclite de bout en bout, au casting se côtoient pêle-mêle une ancienne gloire du catch, une transfuge de la série tv, des acteurs has been, Christophe Lambert (!), un chanteur pour midinette,… Venus tous d’horizons différents, ces comédiens sont chargés de donner vie à des sujets tout aussi casse gueule que la politique, la pornographie, l’écologie ou encore le racisme au sein d’un univers de science-fiction. En somme, un film-somme. Le cinéaste a l’intelligence d’utiliser ses acteurs à bon escient, c’est à dire à contre-emploi. Loin d’être une mauvaise idée dans une histoire à contre-courant qui se voit découpée en chapitre et introduite par une voix off citant la Bible tout en l’actualisant aux propos de l’histoire. Oui parce qu’évidemment, des versets de la Bible et une star du porno calquée sur le modèle de Paris Hilton et incarnée par Sarah Michelle Gellar, c’est loin d’être raccord. Et pourtant c’est incroyablement cohérent.

Depuis le début je ne cesse de faire référence à Donnie Darko alors que ce n’est pas le sujet. Et pourtant comme pour tout les auteurs, Richard Kelly réussit le tour de force au bout de seulement deux films à avoir une patte identifiable, des thèmes de prédilections comme le voyage dans le temps, un casting hors norme, les comédies musicales, des références à David Lynch,… Pour s’en convaincre il suffit d’écouter la bande originale aussi culte que son précédent effort avec Moby, Muse et les Pixies entre autre. Ou plus simplement les affiches du lapin démoniaque placardées sur les murs en arrière plan quand ce n’est pas carrément cette blessure à l’oeil semblable à celle de Frank. Des motifs récurrents d’une oeuvre à une autre formant un tout indissociable et complémentaire. 

A l’image du poème de TS Eliot qui sert d’introduction, « les hommes creux », ce film a été présenté à un public creux et n’a trouvé aucune résonance en eux. Un vide qui s’est fait l’écho outre atlantique de sa mauvaise réputation et par extension de son auteur. C’est ainsi que Richard Kelly a failli signer la fin de sa carrière. C’est ainsi que Richard Kelly a failli signer la fin de sa carrière. C’est ainsi que Richard Kelly a failli signer la fin de sa carrière. Non pas avec un navet mais avec un chef d’oeuvre. Southland Tales a tout du suicide commercial, du sujet au casting en passant par la durée du métrage à l’origine. Mais pour reprendre la dernière réplique qui clôture son film: Richard Kelly est un beau gosse et les beaux gosses ne font pas de mauvais films.

« SOUTHLAND TALES » WINS!

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